L’entraîneur normand, pur produit du Stade Malherbe de Caen, évoque son caractère timide et réservé. Au fil des ans et au gré de ses expériences, il assure s’être amélioré, notamment en matière de communication, mais reconnaît qu’il doit encore progresser. L’ancien finaliste de la coupe de France avec Quevilly, qui sort d’une saison mouvementée, rêve de stabilité et pourquoi pas, de Ligue 3 un jour avec son club !

Par Anthony BOYER – mail : aboyer@13heuresfoot.fr

Photos : Philippe LE BRECH et Bernard MORVAN

Photo Philippe Le Brech

Matthias Jouan n’est pas le plus grand des « communicants ». Timide, réservé, discret, sont les adjectifs qualificatifs qui reviennent le plus souvent à l’évocation de son nom lorsque l’on questionne des personnes qui l’ont côtoyé. L’entraîneur de l’US Granville en National 2 acquiesce mais, comme dans le célèbre film de la fin des années 70, il est timide, mais il se soigne ! Du moins, il fait des efforts. Il est bien obligé, maintenant qu’il est sur le devant de la scène : « Les causeries d’avant-match m’aident beaucoup » assure le Normand (41 ans) formé au Stade Malherbe de Caen, propulsé à la tête de l’équipe fanion de Granville après l’éviction de Sylvain Didot en février 2023.

L’ancien joueur de l’US Quevilly (finaliste de la coupe de France en 2012 tout de même !), du FC Rouen et de Carquefou notamment, en National, n’élude absolument pas ce trait de personnalité. Plus surprenant, il l’a évoqué assez facilement.
Face à nous, en visio, il a même semblé très à l’aise, n’a jamais cherché ses mots et s’est montré bavard durant l’entretien qui a duré une bonne heure ! Du coup, c’est nous qui avons été surpris !

Photo Philippe Le Brech

Mais Matthias, qui fut d’abord joueur à l’US Granville, qu’il a rejoint en 2014 en CFA2 (accession en CFA en 2016) sous les ordres de Johan Gallon, avant de devenir éducateur en 2017, lorsqu’il raccrocha les crampons, explique que quand il s’agit de parler ballon, il est plus à l’aise : « C’est un sujet que j’aime, donc c’est plus facile. Je ne fuis pas les médias, et je vais même vous dire, j’aime ça, j’ai été capitaine aussi, ça me convenait, c’est juste le fait d’être en public, de parler devant des gens, qui m’a toujours dérangé. Ça va beaucoup mieux. Je pense que je m’améliore. Mais il faut encore que je travaille. »

Matthias Jouan évoque sa personnalité mais parle aussi de son club, l’US Granville, repêché cet été en National 2, des infrastructures, des ambitions et du voisin Avranches. Il convoque aussi ses souvenirs de joueur dans le traditionnel « tac au tac », où il livre une autre confidence qui a son importance, et qui explique, en partie, pourquoi il n’a pas pu franchir le cap en pro, alors qu’il venait de signer un contrat au Stade Malherbe de Caen, « son » club, où il a passé 13 saisons ! Et pour une fois, nous n’avons volontairement pas posé la question « Ton meilleur souvenir sportif » tant la réponse allait de soi. On ne dispute pas une finale de coupe tous les ans !

Interview

« J’avais toujours peur de faire chier le monde ! »

Sous les couleurs du FC Rouen, à Pacy-sur-Eure, en National. Photo Bernard Morvan

Matthias, commençons par ta personnalité… Tu es timide, réservé, ça vient d’où ?
C’est vrai. Cela vient de ma jeunesse. À l’école, pour me faire parler, c’était très compliqué. Au foot, je n’étais pas bon public non plus pour les médias. Mais moi, ça m’allait très bien, parce que je me suis protégé un peu de tout ça. Le meilleur exemple, c’est l’année de la finale de la coupe de France avec Quevilly (en 2012), il y avait beaucoup de reportages sur nous. Tout le monde me disait « Mais on ne te voit pas », alors que pourtant, j’étais présent, je jouais. Mais vous savez, une fois que tout retombe… Pour certains de mes coéquipiers, cela s’est mal passé ensuite. J’avais prévenu les gars ici à Granville quand on est allé en 1/4 de finale de la coupe de France (en 2016). Je leur ai dit « Faites attention, parce que là, vous allez avoir du monde chez vous, on vous verra partout en vidéo, il y aura des agents qui voudront vous envoyer en Roumanie, etc. », je les avais prévenus, mis en garde.

Aujourd’hui, en étant coach, tu ne peux plus te cacher…
Le fait d’être éducateur au départ, ça m’a beaucoup aidé, socialement, parce que moi, je n’abordais personne, j’avais toujours peur de faire chier le monde. C’est quelque chose que j’ai dû travailler et que je travaille encore, parce qu’on me fait des reproches par rapport à ça, notamment mes joueurs. Un joueur qui ne joue pas, parce que c’est mon choix, j’ai envie de lui parler mais, quoi que je lui explique, je me dis « Il ne va jamais comprendre ». Il va penser « Mais qu’est-ce qu’il me fait chier le coach, il ne me fait pas jouer ! ». Donc j’ai du mal encore aujourd’hui à aller vers eux. Grâce à ce rôle d’éducateur, je me suis quand même un peu ouvert, parce qu’il faut parler devant du public, chose que je ne maîtrisais pas. Et puis j’ai appris à me connaître, parce c’était du stress, je devenais tout rouge, et du coup, les messages ne passaient pas comme je le souhaitais. Là, la communication devient plus naturelle. Comme avec vous, aujourd’hui, on parle de foot, un sujet que j’aime, donc c’est plus facile.

« Les causeries m’ont aidé »

On a cherché des interviews de vous, des reportages, des vidéos, on n’a pas trouvé grand-chose…
Mais je ne fuis pas les médias. Je vais même vous dire, j’aime ça, j’ai été capitaine aussi parfois, ça me convenait. C’est juste le fait d’être en public, de communiquer devant des gens, qui m’a toujours dérangé. Mais ça va beaucoup mieux. Je pense que je m’améliore. Il faut encore que je travaille.

Avec l’US Quevilly, finaliste de la coupe de France en 2012. Photo Bernard Morvan.

Comment travaillez-vous cela ?
Déjà, les causeries m’ont aidé. Et avec ce qu’on a vécu toute la saison dernière, ce fut un apprentissage, parce que j’ai l’impression d’avoir pris 10 ans d’expérience dans la tête d’un seul coup. Depuis que je suis éducateur, je n’ai jamais connu de moments difficiles pendant mes sept premières années. Et là, la saison passée, j’ai vécu des choses très compliquées. Pendant ma formation au DES (Diplôme d’état supérieur, dont il est titulaire depuis peu), un coach m’a dit que sa meilleure expérience, du moins celle qui lui a le plus appris, c’est quand il a joué le maintien. Quand vous êtes dans le dur comme on l’a été toute la saison dernière, il y a d’autres choses à mettre en place, et cela passe par une communication différente aussi. Je pense même que j’ai peut-être manqué d’ambition dans mes causeries certaines fois l’an passé, et d’autres fois j’ai fait passer des messages pour aller gagner des matchs, comme l’importance du beau jeu, parce que j’aime ça. Mais au final, le beau jeu, c’est bien gentil, on entend dire « Granville, ça joue correctement au football », oui, sauf qu’à un moment donné, on ne parlait plus du jeu de l’équipe, mais de ses résultats, qui étaient insuffisants. C’est pour ça que j’ai évolué dans mes causeries en deuxième partie de saison, afin de faire passer des messages pour gagner des maths. Mais je sais que je dois encore progresser, notamment dans la communication interpersonnelle : peut-être faut-il que je fasse plus d’entretien avec mes joueurs de manière individuelle, de façon à tirer le meilleur d’eux ?

« Chez les jeunes, on a changé un peu de politique »

Photo Philippe Le Brech

Tu prends des cours de communication ?
Non, mais j’ai lu beaucoup de livres sur le stress, le trac, et j’ai fait une formation sur la préparation mentale, ça m’a aidé sur certains aspects, comme la confiance en soi. On m’a dit de faire du théâtre, mais je ne suis pas le plus à l’aise pour ça. S’il faut être meilleur, s’il faut aller chercher encore d’autres choses, j’irai les chercher. C’est un travail au quotidien. Johan Gallon, mon coach quand je suis arrivé à Granville, était capable de se transcender en causerie. Philippe Clément, le coach de Dives-Cabourg, arrive à faire passer des messages. J’aurais aimé être capable d’avoir une communication beaucoup plus simple, d’aller vers les gens, sortir du cadre du terrain et du foot parce que moi, je ne voyais que ça. Si la communication n’avait pas été un frein quand j’étais jeune, peut-être que cela aurait été plus facile.

Parlons de l’US Granville : on connaît bien Avranches, moins ton club…
L’US Granville est un club de 500 licenciés, dont 350 jeunes, avec un projet de formation et une vraie identité de jeu, jusqu’à l’équipe de N2, en tenant compte des catégories bien sûr. On a des équipes qui jouent bien au ballon, du moins on a cette étiquette-là. Quand je suis arrivé, il y avait 17 joueurs qui encadraient. Maintenant, on a un vrai groupe d’éducateurs qui a été mis en place. Il y a eu une vraie évolution à ce niveau-là. L’équipe Une est en National 2 depuis 2017. La réserve, dont je m’occupais avant, vient de faire l’ascenseur et de remonter en Régional 1. Chez les jeunes, on est beaucoup en Régional 2. On espère atteindre le niveau R1, comme pour nos U16 qui y sont parvenus l’an passé, grâce à une très belle génération.

Avec Avranches, vraie rivalité ou vraie entente ?
Il y a une rivalité, forcément, parce que les gens l’ont créée, du fait de la proximité des deux villes (25 km). Après, c’est vrai que, parfois, quand vous formez des jeunes et qu’un jour vous voyez que c’est le voisin qui en profite, ça ne fait pas toujours plaisir. Avranches a des 17 ans et des 19 ans au niveau National, donc un très bon jeune chez nous ne reste pas très longtemps : il part chez le voisin mais on peut le récupérer ensuite en seniors. C’est pour ça que notre objectif, c’est d’avoir nos équipes de jeunes au plus haut niveau régional déjà. On change un peu de politique aussi parce qu’avant, on avait tendance à surclasser un peu nos jeunes. Je me souviens que, quand j’entraînais la réserve, on était monté en Régional 1 avec 4 ou 5 joueurs U18.
Maintenant, à titre personnel, je m’entends très bien avec les gens d’Avranches, on les a affrontés en National 2 cette saison. Ils ont des infrastructures que beaucoup de clubs envient, et qui donnent envie.

« Nos infrastructures sont limitantes »

Photo US Granville

Les infrastructures, justement, c’est là que le bas blesse à Granville ?
Elle sont limitantes. A Granville, avant, il y avait le terrain de rugby avec une belle piste autour, mais cela a été détruit. On pouvait utiliser ces installations mais la municipalité a construit une piscine à la place et donc, le rugby a voulu récupérer des terrains : ils ont pris un terrain de foot, puis un deuxième. Du coup on s’est retrouvé avec nos quatre terrains, mais éparpillés dans tous les sens. On est limité par rapport à ça. Je dispose d’un terrain d’entraînement qui était déjà catastrophique avant et là, il a été refait, mais mal refait : ça aussi c’est un problème. Il nous est arrivé d’aller nous entraîner sur un petit stade à 25 minutes de Granville, près d’Avranches, dans un club de Départemental 2… On va aussi régulièrement dans le club de Donville-les-Bains, vers chez nous. Ce n’est pas normal; ça bouffe de l’énergie. Finalement, on a pris la décision de rester sur notre terrain d’entraînement, mais c’était tout ou rien : soit c’était inondé, soit c’était du béton. On a fini la saison dernière comme ça, car on en avait marre de prendre les minibus pour aller s’entraîner. On s’est serré les dents.

C’est sûr qu’Avranches, eux, ont grandi, ont bien avancé et pris de l’avance, alors que chez nous, ça prend plus de temps. Ils ont construit pas mal de choses et puis la présence du lycée Littré pour la formation est quelque chose d’important, cela leur a permis d’attirer pas mal de jeunes, des garçons qui ont pu rejoindre l’équipe en National. A Granville, J’étais responsable de la section lycée chez nous, mais cela n’a pas fonctionné de la même manière. Franchement, je suis émerveillé quand je vois leurs terrains d’entraînement. Des clubs de National et de Ligue 2 n’ont pas ça. J’envie ces entraîneurs qui ont la chance de pouvoir être sur leur lieu de travail et en même temps de voir tous les jeunes sur place. J’en ai discuté avec Tony Théault, le coach de Vire (N3) : quand il arrive au club house, s’il veut voir les jeunes, il a juste quelques pas à faire, alors que nous, on doit prendre la voiture. Si un joueur est contacté par Granville et Avranches, il va voir les installations à Avranches et il va signer à Avranches. Je comprends. Même si on essaie de faire progresser les choses. Mais on aura toujours un petit temps de retard sur eux.

Revenons à la saison passée : quel fut ton sentiment, ton état d’esprit, au coup de sifflet finale de la dernière journée (relégation sportive en N3) ?
Je me suis dit que les gars avaient fait le travail, parce qu’on avait gagné ce dernier match (3-1 contre Saumur). Mais j’avais vu cinq minutes avant la fin que Poitiers, avec qui on était à la lutte pour le maintien, menait au score. J’étais déçu et triste de descendre. On a rendu des gens tristes et j’ai vu des bénévoles très touchés. Mais ce n’est pas l’équipe que j’avais devant moi ce soir-là qui est descendue. J’étais content de ce que j’avais vu. Les joueurs avaient tout donné. On savait très bien que, ce qu’on avait loupé, c’était l’été dernier et une période jusqu’au mois de novembre.

Sur la 2e partie de saison, Granville fait 6 victoires, 5 nuls et seulement 4 défaites, un bilan d’une équipe de top 8…
On a fini 7es sur la deuxième partie de saison.

« Cette fois, on a gagné du temps »

Photo Philippe Le Brech

À l’issue de votre première saison complète, achevée à la 3e place, meilleur classement de l’histoire du club, l’effectif a énormément changé. Pourtant, dans vos interviews, vous parliez beaucoup de stabilité…
C’est vrai, on finit 3e, puis quelques mois plus tard, on est dernier à 9 points du maintien et à 16 points de Poitiers… Bien sûr, j’aime avoir de la stabilité dans un groupe. C’est beaucoup plus facile de travailler ensuite, parce qu’après, on n’a plus cas rajouter des choses dans notre effectif, dans le jeu, pour avancer. La saison où on finit 3e (2024/25), j’avais déjà dit six mois avant, en décembre, « Attention, si on ne travaille pas sur l’avenir, ça peut devenir très compliqué », et on m’a répondu « Mais non, ça va le faire, avec ce que l’on pratique en termes de football, avec le projet de jeu… », etc. Mais un joueur, ce qu’il voit, c’est ce qu’il a à la fin du mois sur sa feuille de salaire. Résultat, on eu 14 départs dont 7 titulaires. C’est trop. (il répète) C’est trop. L’aspect financier y a fait, mais pas que. En plus, à la trêve, on récupère deux joueurs qui étaient partis six mois plus tôt : Félix Ley, de Fréjus/Saint-Raphaël, et Vincent Créhin, notre attaquant, de Saint-Malo. C’est ça qui est dérangeant. On aurait pu faire mieux pour garder un maximum de joueurs.

Photo US Granville

Du coup, interdiction de répéter deux fois la même erreur cette saison…
Là, clairement, alors que l’on n’était même pas certain d’être repêché en National 2, même si les signaux étaient bons, on avait déjà ciblé tous nos joueurs. Du coup, à la reprise, j’avais 19 joueurs et 3 gardiens, alors que l’été dernier, on était 14 ! On a gagné du temps. Et puis, le fait d’avoir pris cet été un conseiller sportif, Clevid Dikamona, c’est beaucoup plus facile. Parce que pour moi, c’est très prenant.

Du coup, c’est un nouveau départ, après les nombreux chamboulements de l’intersaison…
Oui. On repart avec 14 nouveaux joueurs. Il en manque encore. On a mieux recruté derrière, parce que selon moi, c’est ce qui nous faisait défaut. L’an passé, j’ai changé ma défense centrale beaucoup trop souvent, dès les premiers matchs. Or là, cette année, ça tient la route défensivement, avec des joueurs de qualité, comme Mathis Lemeray qui était à Avranches en National (2021-2024), Diakari Diarra mon capitaine qui était parti à Fleury la saison passée (ex-Avranches en National) et que j’ai récupéré. J’ai pris aussi Pierrick Mouniama (ex-Caen B en N3, Blois en N2) parce que Pierrick, à Blois, c’est 90 matchs en 3 saisons à 24 ans, une valeur sûre. On a gagné du temps mais il manque encore deux joueurs et il faudra tenir compte de la suspension pour 5 matchs de Sofiane Hamard, un élément important du groupe. C’est à prendre en compte. Il faut compenser son absence.

Forcément, l’objectif sera de stabiliser l’équipe cette saison et aussi les suivantes…
Le but, c’est que l’on puisse avancer et que la saison prochaine, on n’ait pas à tout reconstruire. Mais il faut aussi avancer sur nos infrastructures et stabiliser le club.

« La Ligue 3 un jour ? C’est possible mais… »

Photo Philippe Le Brech

Granville un jour en Ligue 3, une utopie ?
Je pense que c’est possible, maintenant, il manque pas mal de choses. Ce qui est positif, c’est que l’on a 230 partenaires, c’est du mécénat, et on a deux personnes, François Bégué Fléché et Guy Lefèvre, qui s’occupent de ça et s’investissent beaucoup. Ils font tout pour nous. Ils vont voir les commerçants, ils aiment le contact. Je leur tire mon chapeau. Cela permet à Jouan Matthias d’être payé pour entraîner en National 2. Est-ce que ça peut suffire si on monte un jour ? Même si on est amené à avancer, il nous faudra plus d’infrastructures, comme je l’ai déjà évoqué.

Il y a un an, j’ai demandé des Algeco pour être au plus proche du terrain d’entraînement avec une salle de muscu, afin de mettre des choses en place avant les séances et d’enchaîner sur le terrain ensuite. Je les ai obtenus, mais en mars cette année. Cela a tardé. Je trouve que les relations avec le service des sports de la commune ne sont pas au maximum de ce qu’elles pourraient être, elles ne sont pas suffisantes. Un autre exemple : le terrain d’entraînement est catastrophique, pas arrosé, pas tracé, on met encore des coupelles autour ! Lundi, on est autorisé à s’entraîner sur le terrain d’honneur, mais au lieu de tondre ce terrain en priorité, c’est celui d’à côté qui est tondu ! Et puis quand on a fini de poser nos coupelles, on nous dit « Bah maintenant, il faut que je tonde le terrain d’honneur… » ! Du coup, seule la moitié de terrain est tondue, pas l’autre moitié, et ça, pour moi, ce sont des conditions de travail dérangeantes, ça « bouffe » la tête.

On a l’impression de toujours se battre et à l’arrivée, on dit « Jouan il nous fait chier ». Bah ouep, mais mon outil de travail, c’est le terrain, et je demande qu’on le respecte, que l’on fasse au mieux. Je sais bien que ce sont les vacances, qu’il y a des personnes dévouées, mais bon, le traçage du terrain… Il faut presque le demander constamment. C’est énervant. Et après, ce sont les joueurs qui vous en mettent plein la gueule parce que le terrain n’est pas de qualité, ils veulent moins en faire, et donc ils sont moins performants. Ce secteur doit être amélioré. Après, pour en revenir à la Ligue 3, on sait que c’est très difficile de monter : Saint-Malo souhaitait y arriver cette année et puis voilà, ils sont malheureusement resté trop longtemps sans gagner ce qui a fait que Saint-Brieuc est passé, mais quand je vois les conditions dans lesquelles jouaient Saint-Brieuc l’an passé, pour en avoir discuté avec le président-coach (Guillaume Allanou), ils n’avaient pas de terrain et c’était aussi le bordel (sic), ils ont réussi quand même, c’est donc que c’est possible.

Photo Philippe Le Brech

Tu es un entraîneur plutôt…
J’aime le jeu. On veut maîtriser les choses. Ce qui ne veut pas dire « garder le ballon », « conserver » ou « faire tant ou tant de passes », que cela soit défensivement ou offensivement, on doit être les acteurs, ne pas attendre que l’adversaire nous donne le ballon pour faire de la transition, non, on a des systèmes de jeu de manière à ressortir le ballon, avec des supériorités, des choses comme ça, pour avoir le maximum de possession, de maîtrise. Et défensivement, on opte pour des choix tactiques pour mettre à mal nos adversaires, pour récupérer le ballon le plus vite possible : on essaie de mettre ça en place sur toutes nos catégories. On est catalogué aussi comme une équipe « gentille », cela se ressent sur le jeu, on essaie d’amener d’autres billes : je suis impressionné par les joueurs excentrés, qui sont très vifs, même en National 2, et on essaie d’apporter ça aussi, même dans nos catégories de jeunes, pour les préparer pourquoi pas au plus haut niveau. Après on veut que le maximum de jeunes puisque intégrer le niveau seniors, en N2 ou en R1.

« Plus on a de monde dans le staff, mieux c’est ! »

Tu dois être satisfait car ton staff (1) s’est élargi cet été…
Oui. Quand je suis arrivé à la tête de l’équipe en février 2023, on n’était pas nombreux. On avait un entraîneur des gardiens et un adjoint qui préparait son BPJEPS donc il n’était pas toujours présent. J’ai rajouté un préparateur physique puis un adjoint la saison passée, mais comme j’étais aussi en formation pour mon DES et que mon adjoint était en formation pour le BEF, on était parfois amené à partir en même temps et cela n’a pas rendu les choses faciles. Cet été, on a recruté quelqu’un pour le rôle d’analyste vidéo, un stagiaire, et quelqu’un va arriver, c’était mon binôme en Régional 1, pour être adjoint, cela entre aussi dans le cadre de la formation en interne : il va garder l’équipe de Régional 1 en parallèle et s’aguerrir en N2, parce qu’il souhaite aller plus tard jusqu’au DES. On ouvre nos séances aux autres éducateurs, je pense au jeune éducateur : l’an passé, il y en avait un qui venait sur son temps libre avec nous sur le terrain, alors qu’il passait le bac. Ce sont des éducateurs qui ont envie, qui ont faim, il va faire un service civique chez nous cette année. Plus on a de monde, mieux c’est. C’est bien pour les joueurs, on sera plus précis dans nos demandes, dans ce que l’on va mettre en place, parce que les joueurs sont aussi de plus en plus pointilleux. Plus on sera précis, mieux les joueurs travailleront.
(1) Le staff
Entraîneur adjoint et préparateur physique : Arthur Marie
Adjoint et analyste vidéo : Hugo Pêcher
Adjoint et entraîneur des gardiens : Simon Houivet
Adjoint : Arnaud Jérôme
Analyste vidéo : Brandon Beduneau

Photo 13HF

Le BEPF, qui permet d’entraîner en pro, est-il un objectif à long terme pour toi ?
On m’a dit de ne pas dire ça… Bien sûr, j’ai envie d’aller plus haut un jour, par le travail que l’on met en place ici, j’ai envie que mon équipe, que mes joueurs m’emmènent plus haut, mais je n’ai pas envie de passer le diplôme. Parce que je ne vois pas l’intérêt. De plus en plus d’entraîneurs le passent, malheureusement pour eux, ils n’ont pas cette chance d’aller dans le monde pro, où j’ai l’impression que c’est assez fermé. Ceux qui y parviennent sont souvent ceux qui montent avec leurs équipes. Comme Patrick Videira qui a fait monter Le Mans en L2 : il arrive à bien faire jouer ses équipes, et c’était déjà le cas quand il entraînait à Furiani.

Il y a Maxime d’Ornano aussi, quelqu’un que, déjà, j’apprécie; dans le jeu, quand j’ai joué contre lui, j’adorais ce qu’il mettait en place et tant mieux qu’il soit en poste à Caen, je suis bien content que ce soit une personne comme lui à la tête de ce club où j’ai passé 13 ans. J’ai connu Johan Gallon et Sylvain Didot à Granville, deux coachs qui ont le BEPF : aujourd’hui, Gallon n’entraîne plus, et Didot est à Vannes en N3… Mais ce n’est pas parce que je n’ai pas envie de passer le diplôme que je manque d’ambition, non. J’aimerais évoluer en National un jour avec mon club. Et puis je viens juste de terminer ma formation pour le DEF, alors… Je sais qu’un jour, on m’obligera à passer le BEPF, mais je ne sais même pas si j’ai les compétences…

Matthias Jouan, du tac au tac

Avec le FC Rouen, en 2009-2010, en National, à Cannes. Photo Bernard Morvan.

Qu’est-ce qui t’a manqué pour franchir le cap et jouer en Ligue 2 ?
J’avais des manques. Je n’allais pas vite. J’avais de la qualité de jeu, ok, mais j’avais besoin de mes coéquipiers pour pouvoir exister. Dans le travail, je n’étais pas le plus… J’avais du mal à me faire mal. Je n’étais pas assez méchant pour récupérer des ballons à des postes bien précis. Quand j’avais 15 ans, je m’entraînais avec les 17 ans, quand j’avais 16 ans, je jouais déjà en 17 ans Nationaux, quand j’avais 17 ans, j’étais surclassé, ça m’arrivait de jouer en CFA2, avec dix pros titulaires et moi au poste de latéral droit, parce que le coach me disait qu’il fallait à tout prix que je joue, peu importe le poste. Tout le monde me disait que c’était bien. Mais peut-être que ce qu’il fallait pour passer le cap, je ne l’ai pas fait. Je me souviens de Reynald Lemaître, avec qui j’étais à l’école : chez les jeunes, c’était très compliqué pour lui, il était souvent blessé, il avait du mal à grandir, mais en match, avec Malherbe, waouh, il défonçait tout le monde, il courait partout, il avait faim, alors que moi… Je ne suis pas allé chercher plus loin, je n’ai pas forcément voulu améliorer mes défauts.

C’est venu après mon passage à Caen. Je me suis endurci quand j’ai commencé à taper dans les murs, à essayer un métier, quand j’ai fait maçon pendant un mois, en décembre, avant d’aller à Jura Sud… Et puis je me suis peut-être trop reposé sur mes qualités. On ne m’a pas repoussé dans mes derniers retranchements pour travailler ce qui n’allait pas. Ily a le facteur chance aussi. Vous plaisez ou vous ne plaisez pas à un entraîneur. Peut-être que mes qualités auraient plu à un autre entraîneur, comme dans un système en 3-2-4-1, que l’on voit beaucoup aujourd’hui, mais à l’époque, c’était différent. Mais mon heure n’est jamais venue et j’ai commencé à penser à mon après-carrière.

Le stade Louis-Dior à Granville. Photo US Granville

Cette expérience te sert aujourd’hui avec tes joueurs ?
Oui. En fait, mon manque d’investissement chez les jeunes, je l’ai eu ensuite, sur le tard. À Quevilly, je n’étais plus le même qu’à Caen. Quand j’ai entraîné les jeunes, je leur ai dit « les gars, je trouve que vous loupez quelque chose, votre carrière, elle n’est pas faite… Ce n’est pas parce que tu as fait 8 rentrées en National 2 que ça y est ! » Dans l’investissement, je n’ai jamais triché, mais j’aurais peut-être pu faire encore plus dans le travail quand j’étais chez les jeunes. J’ai côtoyé pas mal de joueurs, dont certains qui avaient peut-être moins de qualité que moi au départ, seulement voilà, ils ont fait quinze ans de carrière pro.

Pire souvenir de ta carrière ?
Le plus dur, c’est la fin au Stade Malherbe de Caen, après 13 ans de formation. Je ne m’attendais pas à ce que cela finisse comme ça, je n’étais prêt, et ça a été compliqué derrière, même si cela m’a permis de découvrir autre chose. Je suis passé par le club de Mondeville, à côté de Caen, on était dernier en CFA, c’était assez compliqué, on s’entraînait le soir, on n’était pas dans un format de club que l’on peut trouver aujourd’hui en National 2. Je me suis posé la question d’arrêter le foot, ce que j’ai fait pendant 6 mois, pour faire un autre métier.

Photo Philippe Le Brech

Après Mondeville, tu rebondis à Jura Sud…
Quand on sort de Caen, on s’attend toujours à avoir quelques clubs, mais j’ai connu le chômage, et Jura Sud (CFA) me relance. Je m’en souviens bien, parce que je suis allé rejoindre le club le 1er janvier, et j’ai fait la route la veille, donc pas de réveillon du 31 décembre, alors que mes copains faisaient la fête ! Et puis là, j’ai eu un mois très dur sur le plan physique, parce que je n’avais rien fait pendant les six mois précédents.

Tes débuts au foot ?
J’ai commencé très jeune à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados), notre village familial, entre Lisieux et Caen. J’ai été vite surclassé. J’avais joué en pupilles contre Malherbe, et j’avais marqué 4 buts. Après, j’ai fait une détection et voilà ! J’ai été repéré et je suis allé à Caen, c’était du foot à 7. C’était l’époque où j’allais au foot à vélo, pas sûr que maintenant je laisserais ma fille y aller en vélo ! J’avais commencé par le basket, parce que mon père faisait du basket, mais tout de suite, mon pied cherchait à viser le panier avec le ballon !

Combien de buts marqués dans ta carrière ?
Je ne sais pas, mais quand j’étais jeune, je marquais beaucoup, parce que je jouais devant, et avec les années, j’ai reculé. A Jura Sud, en jouant 8, j’ai pris plaisir à marquer : après mes deux premiers mois difficiles, j’ai quand même terminé la demi-saison avec 7 passes décisives et 3 buts. Et après, je signe à Quevilly : je joue encore 8 et je termine meilleur buteur de l’équipe en CFA, avec 10 buts. Et même l’année en National avec Quevilly, Régis Brouard joue avec deux numéros 6, moi et Zanké Diarra, le frère d’Alou Diarra, et je mets 6 buts quand même. Le coach me laissait la liberté de monter. J’y ai pris goût. J’étais jeune. Je ne me posais moins de question. Je me souviens que je n’avais pas peur, par exemple, de tenter des gestes, un retourné acrobatique…

Pourquoi ne pas avoir joué à un poste plus offensif alors ?
J’étais gaucher, il n’y en avait pas beaucoup à Caen, donc on m’a mis côté gauche, je faisais beaucoup de centres, une de mes qualités, mais je manquais de vitesse, j’avais besoin de mes partenaires, et quand je vois le foot d’aujourd’hui, avec beaucoup de « un contre un », de vitesse… Petit à petit, j’ai reculé, je jouais à l’intérieur, et j’ai même joué défenseur central. J’ai connu Bernard Mendy au centre à Caen, il a commencé attaquant et il a fait sa carrière latéral droit. Tout le monde se souvient du grand pont qu’il a fait à Roberto Carlos !

Avec l’US Quevilly, en 2012, année de la finale de coupe de France. Photo Bernard Morvan.

Ton plus beau but ?
J’en ai mis des beaux mais je me souviens surtout de celui que j’ai raté et qui aurait pu être mon plus beau ! C’était avec Quevilly, contre Plabennec, en National : je pars de ma partie de terrain, je veux jouer en profondeur et là, je vois la défense adverse qui monte à fond, je ne sais pas ce qui me passe par la tête, je pousse le ballon pour moi et je pars au but, je dribble deux joueurs, je me retrouve face au gardien, je vois « Flo » Coquio à côté de moi, et comme je suis quelqu’un d’altruiste et pas d’égoïste, je fixe le gardien et je fais la passe, au lieu de tirer, mais le défenseur a sorti le ballon en corner !
Sinon, je me souviens de mon premier but de la tête, parce que ce n’était pas mon point fort. Avec le FC Rouen, contre Fréjus, en National, je reçois un centre et je mets le but de la victoire (2-1) : même mon père, en tribune, a demandé qui avait marqué, il n’en revenait pas que ce soit moi ! Toutes les veilles de match, avec Eric Garcin, on travaillait le jeu de tête sous forme de jeu, c’est aussi pour ça que je m’en souviens bien. Je n’ai mis que 2 buts de la tête !

Avec l’US Quevilly, en 2012. Photo Bernard Morvan.

La saison où tu as pris le plus de plaisir ?
J’en ai quelques unes ! J’ai kiffé ma première saison à Quevilly, c’est là que je me suis construit et découvert, avec des buts et des passes décisives. On a vécu une montée aussi, il y a eu la coupe de France bien sûr ! J’ai aimé aussi ma saison à Carquefou en National, même si je n’ai pas fait un championnat de qualité. Je sortais de la saison de coupe de France avec Quevilly qui a bouffé beaucoup de jus et d’énergie. Mon rendement n’était pas celui auquel j’aspirais. Le club voulait me prolonger mais j’estimais que je n’avais pas rendu ce qu’il fallait. J’étais cuit. Je l’ai regretté ensuite. Par contre, j’ai vécu avec un groupe extraordinaire, avec des joueurs extraordinaires comme Florian Martin (Niort, Sochaux, Paris FC, Valenciennes), qui a affolé tous les clubs, Romain Thomas (Angers, Caen), des joueurs qui sont passés pros après, une super ambiance. Je retiens souvent un groupe : à Quevilly on avait un groupe de copains, on était des frères, on a encore un groupe WhatsApp, et à Carquefou pareil. On se retrouvait au PMU à côté. On créait des choses. Il y avait une ambiance. On sortait ensemble après les matchs. On se voyait le samedi. Et quand je suis arrivé à Granville en CFA2, pareil ! On était une vingtaine à sortir ensemble, c’est ça qui m’a le plus marqué. À Rouen, par exemple, j’ai vécu une saison très compliquée. J’ai été pris en grippe par les supporters très exigeants et durs. J’en ai pris plein la gueule. Je jouais à un poste qui n’étais pas le mien. Qui nécessitait des qualités que je n’avais pas. j’avais d’autre qualités à apporter mais qui étaient moins voyantes, comme sur le plan tactique. Mais excentré gauche… bah non, je ne vais pas vite, et le supporter, ça, il le voit, même si j’étais capable de centrer.

Photo US Granville

Pourquoi tu n’es pas resté à Quevilly après la finale de la coupe de France ?
Je voulais rester. J’ai demandé au président de me faire signer deux ans, c’était une façon de montrer que je voulais m’installer. Et parce qu’on fonctionnait toujours sur des contrats d’un an. Le club a refusé. Du coup j’ai demandé un an et une petite augmentation, on était en National, je venais de faire 37 matchs sur 38, tous titulaire, jamais remplacé, et j’ai disputé tous les matchs de coupe, et on m’a dit non. Là, j’ai pris la décision après une entrevue de 10 minutes de partir, de changer de club, sans avoir aucun contact. Jean-Marie David, ancien coéquipier au FC Rouen, signait à Carquefou et il a parlé de moi là-bas. Et quand je vais là-bas, quinze jours après mon entrevue avec les dirigeants de Quevilly, sur le trajet, pendant les trois heures de route, je vois mon téléphone qui sonne plusieurs fois : c’était Quevilly, ils voulaient que je revienne au club… Je n’ai répondu à personne. J’avais fait mon choix. Je trouvais ça dommage que l’on ne m’appelle que maintenant alors que, pendant quinze jours, personne ne l’avait fait. J’ai bien eu ensuite quelques contacts, Vannes, Amiens, Orléans, mais à chaque fois, il fallait que j’attende qu’un joueur s’en aille pour que j’arrive… Je me vendais tout seul. Et comme j’avais déjà connu cette galère, le chômage, je ne voulais pas revivre ça, et à Carquefou, j’ai adoré le club, on était bien à Nantes, je vivais dans un endroit franchement… c’était super ! J’étais presque comme dans une famille.

Le coéquipier avec lequel tu as pris le plus de plaisir sur le terrain ?
A Quevilly, je m’entendais très bien avec Bigide Ouahbi, qui jouait excentré gauche, et moi j’étais dans l’axe. On avait toujours tendance, avec le coach Régis Brouard, de jouer en appui, de remiser, pour que le joueur soit face au jeu, et par rapport à ça, on s’entendait bien. Mais j’ai connu beaucoup de joueurs… A Granville par exemple, j’ai joué avec Tommy Untereiner, passé chez les pros à Istres, un garçon qui, balle aux pieds, c’était du haut niveau, malheureusement, il avait des genoux trop fragiles.

Avec le FC Rouen, en National (saison 2009-2010). Photo Bernard Morvan.

Le coéquipier qui t’a le plus marqué ?
A Jura Sud, Bertrand Ferro, le papa de Nolan, qui joue à Strasbourg. Bertrand avait été formé à Auxerre, il était maçon, il avait du mal à marcher, il avait les cheveux en vrac, mais par contre, sur un terrain, c’était royal, il avait des qualités hors-normes. Il passait ses journées à travailler, il venait s’entraîner le soir avec nous et le week-end, c’était incroyable. A Quevilly, je citerais « Nico » Pallois : tout le monde disait « c’est un boeuf, ceci, cela », alors ouep, c’est un boeuf, il y avait toujours du monde devant lui dans l’effectif, mais à la fin de la saison, c’est lui qui avait fait le plus de matchs ! Il déboulait sur son couloir gauche et enrhumait tout le monde. Mais avant d’être un boucher, comme on le cataloguait, il avait vraiment de la qualité technique. Il était loin d’être maladroit avec ses pieds ! C’est un joueur qui m’a marqué. Pareil pour Florian Martin à Carquefou. Le coach voulait que je tire les coups de pied arrêtés et là je tombe sur ce joueur, qui avait une main à la place du pied, une force de la nature incroyable, qui frappe fort, qui est précis. Il faisait ce qu’il voulait avec son pied gauche. Ce n’était peut-être pas Rothen, mais pas loin. Il fait 17 passes décisives cette année-là. Suite à une blessure, et des complications, il n’a pas eu la carrière qu’il aurait dû avoir, c’est dommage, c’est un super-mec. Et aussi Jérémy Aymes, passé pro sur le tard avec Le Mans, lui, c’est un mec, dans le travail… Je comprends pourquoi il en est arrivé là. J’ai joué avec lui à Granville. Pierre Lemonnier aussi, il est au Red Star (ex-Le Mans, Guingamp), il était avec moi en CFA2 et en CFA à l’époque à Granville.

Tu es resté proche de Jérémy Aymes, l’actuel gardien de Cannes ?
Oui, on échange régulièrement, quand je cherche à recruter, je regarde d’abord dans ma poule, malheureusement, à Granville, on n’est pas le premier choix, il y a d’autres clubs comme Saint-Malo ou d’autres qui passent toujours avant nous, du coup, cela nous oblige à « taper » dans d’autres poules, et c’est vrai que Jérémy me donne des infos sur des joueurs « en bas », ou des contacts.

Un coéquipier perdu de vue que tu aimerais bien revoir ?
Bertrand Ferro. Quand je suis arrivé à Jura Sud, tout seul, sans ma famille, et qu’il s’est mis à neiger, ce qui nous a obligés à nous entraîner en salle pendant 15 jours ou trois semaines, c’était difficile… Je suis même écarté du groupe en février après un match contre Montpellier et là je me dis « Putain, mais je ne suis plus fait pour ça », je me retrouve en B, et Bertrand, lui, il m’a accueilli les bras ouverts, on partait ensemble en déplacement dans les Renault Espace, on roulait vite, tellement vite qu’on s’arrêtait sur l’autoroute 20 minutes pour boire du vin jaune et manger des petites pâtes de poulet, et quand on voyait les autres véhicules du groupe passer, on repartait ! Voilà, ce dont des petites choses comme ça qui m’ont marqué. Il m’a accueilli chez lui. J’ai perdu sa trace mais je regarde ce que fait Nolan, son fils, alors que je ne le connais même pas. J’avais accroché avec lui.

Avec le FC Rouen, en National (saison 2009-10), sur le terrain de Pacy-sur-Eure. Photo Bernard Morvan

Il va peut-être lire l’article et vous allez peut-être renouer le contact !
Avec les autres joueurs, c’est différent, parce qu’il y a les réseaux sociaux, mais Bertrand, je ne suis pas certain qu’il soit sur les réseaux. J’avais 22 ou 23 ans, il avait déjà la trentaine. J’aimerais bien le revoir.

Un coach qui t’a marqué ?
Régis Brouard m’a fait évoluer, par rapport à ce qu’il mettait en place. Cela me correspondait. Sur la recherche dans le jeu. Mes qualités ressortaient. J’ai pris énormément de plaisir avec lui. Je n’ai pas forcément été très performant au départ, et puis, petit à petit, jusqu’à la montée en National et la finale de la coupe de France, c’était de mieux en mieux. J’étais à une heure de ma famille, tout était réuni. Il y a eu aussi Johan Gallon, mon entraîneur à Granville : là, c’était tout autre chose. C’est quelqu’un de très exigeant dans sa recherche, il est très pointilleux, très tactique, très précis, très exigeant à l’entraînement, il savait comment il fallait défendre face à tel adversaire, comment il fallait se déplacer.

Inversement, un entraîneur qui ne t’a pas marqué…
Forcément, Patrick Remy, à Caen. Je faisais des bonne choses en réserve. C’est le seul qui n’a pas voulu que je passe pro. Et je suis quand même passé pro. J’ai été trop con pour accepter, parce que je pensais que j’allais inverser la tendance. Alors que l’on n’inverse jamais la tendance. J’étais jeune. Malheureusement, avec lui, ça ne s’est pas bien passé, ça ne basculait jamais dans mon sens. Heureusement, il y avait l’adjoint, Stéphane Roche, qui lui était axé sur la formation du joueur, et me disait que, parfois, j’aurais mérité d’être appelé, qu’il fallait que je travaille pour moi, par exemple, que je travaille mon pied droit, il m’emmenait vers des choses comme ça, pour que je trouve encore un intérêt à venir m’entraîner.

A la Une de LEquipe, en 2012, avec Quevilly !
  • Texte : Anthony Boyer / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
  • Photos : Philippe Le Brech / Bernard Morvan
  • Suivez-nous sur nos réseaux sociaux (Facebook, X et Instagram) : @13heuresfoot
  • Visitez le site web 13heuresfoot
  • Un commentaire, une suggestion, contactez-nous (mail) : contact@13heuresfoot.fr

Le président du club des monts d’Or, au-dessus de Lyon, revient sur les deux dernières saisons très agitées, marquées par de multiples événements sportifs, administratifs et juridiques. Il assure avoir tout remis à plat, évoque le projet de stade à Chasselay et ouvre toujours la porte à son voisin Limonest, futur adversaire en championnat !

Par Anthony BOYER – mail : aboyer@13heuresfoot.fr

Photos : Justine LORCHEL / GOAL FC et 13HF

Jocelyn Fontanel, le président de GOAL FC (GOAL pour Grand Ouest Association Lyonnaise), avait tout prévu. Pour notre rendez-vous en visio, il s’est garé sur un parking à 8h30 du matin, a éteint la clim’ dans sa voiture, transformée pour l’occasion en bureau et en … sauna !

Pour un chef d’entreprise comme lui – il est Directeur général du Groupe Fontanel, une boîte de BTP et de promotion immobilière fondée par ses parents il y a 63 ans, et que Norbert, son frère, préside -, le temps doit être optimisé !

31 ans de présence au club !

Jocelyn Fontanel, le soir de la montée en National.

Celui qui a pris la succession de ses parents en 1998 dans l’entreprise éponyme et qui a succédé à Gérard Leroy (suite à son décès) en 2012 à la tête de l’un des plus « gros » clubs français en termes de licenciés avait demandé et prévenu par SMS : « Nous en aurons pour combien de temps ? Parce qu’il y a tellement de choses à dire que ça peut durer trois jours ! Avec ce qu’on a vécu en deux ans, on peut faire une série Netflix ! »

L’ancien pensionnaire des centres de formation de l’OL et de l’AS Nancy-Lorraine (lire à la fin de l’entretien) ne nous a pas menti : il a été très loquace. Le natif de Trévoux, dans l’Ain, « à 7 kilomètres de Chasselay, parce qu’à l’époque, les enfants du canton naissaient là-bas, d’ailleurs, l’un des deux vice-présidents, Rachid Belarbi, est né lui aussi à l’hôpital de Trévoux », avait aussi quelques comptes à régler.

Il faut reconnaître que depuis l’accession en National en mai 2023 jusqu’à ce repêchage de N3 en N2 ce mois-ci, il s’est passé énormément de choses. Travaux de mise en conformité du stade pour le National, crédits contractés, relégation en N2 et non-repêchage à l’été 2024 après la double rétrogradation de L2 en N2 des Girondins de Bordeaux, forfait en N2 pour la première journée de championnat en août dernier contre Marignane, procédures diverses, affaire des faux certificats médicaux, points de pénalité infligés (10 au départ, 8 à l’arrivée), valse des coachs la saison passée, nouvelle rétrogradation sportive (en N3) avant un repêchage, cette fois, en N2… La coupe est pleine, n’en jetez plus !

Avec une liberté de ton assez rare chez un dirigeant de club de « haut niveau », un fort débit de paroles et en toute transparence, Jocelyn Fontanel, 56 ans, licencié au club depuis 1994 (31 ans de présence!) est revenu sur ces événements contraires qui ont marqué le club, et qui l’ont marqué lui aussi, au point d’avoir songé à jeter l’éponge l’an passé. Si l’idée lui a bien traversé l’esprit, il a rapidement revu sa position, et il explique pourquoi.

Aujourd’hui, même si rien n’est oublié, le foot a repris ses droits dans les monts d’Or, au-dessus de Lyon. Parce que « le foot, c’est la vie » ! Et que, parfois, pour continuer de grandir, il faut passer par des épreuves très difficiles.

Interview :  « On remet les compteurs à zéro ! »

Président, il s’est passé tellement de choses en deux ans, que l’on ne sait pas par quoi commencer ! Allez, on se lance ! La poule et le calendrier de N2 viennent d’être publiés : votre sentiment ?
Quelle poule ! On voit les effets de la réforme des championnats et le vrai travail de la DNCG cette année, qui n’a pas fait de concession, sans doute suite aux élections « officielles » de la FFF (le 14 décembre 2024, Philippe Diallo a été élu président). La poule ressemble au National de l’époque, qui va devenir la Ligue 3 et va s’approcher encore plus du professionnalisme mais nous aussi, en National 2, on tend vers ça, surtout quand on voit un club comme Créteil avec le projet de Xavier Niel, sans oublier les Cannes, Toulon, Bobigny, Nîmes qui renaît de ses cendres, Grasse, Hyères… On connaît la poule du sud. Les places vont être chères. Cette poule va nous faire progresser, beaucoup de joueurs ont fait des carrières en Ligue 2 ou en National et sont là parce qu’ils se sont retrouvés sur le carreau. Ils vont tirer le championnat vers le haut. Et puis on aura des derbys, dont celui contre notre voisin Limonest !

Limonest, un club que vous connaissez-bien… Nous en reparlerons après…
Oui ! J’ai habité pendant 9 ans à Limonest et en plus, je suis mécène du club ! On aura aussi d’autres derbys contre Saint-Priest, Andrézieux, Rumilly, ça va être super intéressant et super-relevé.

« Il y a quand même 1000 km entre le sud et Paris ! »

La présence des trois clubs parisiens (Créteil, Saint-Maur-Lusitanos et Bobigny) : un avis ?
Je me suis demandé pourquoi ils étaient là. Bon, pour nous, qui sommes entre le sud et Paris, ce n’est pas très dérangeant, mais pour eux, il y a quand même 1000 km entre Paris et le Sud. Je ne sais pas comment ils réfléchissent au BELFA (Bureau exécutif de la Ligue du Football Amateur). Je n’ai pas forcément de commentaires à faire là-dessus. Certains diront que les Girondins de Bordeaux ont été protégés, parce qu’au départ, ils devaient être avec nous, mais bon, on n’est pas dans ce calcul-là.

L’épisode de l’an passé et le non-repêchage en National, c’est digéré ?
Ça ne sera jamais digéré, c’est impossible. Cela fait 30 ans que je suis au club (31 exactement), la famille Fontanel a investi beaucoup d’argent, les partenaires aussi. On fait ça par passion à ce niveau-là, mais pas que, c’est un vrai travail. J’ai déjà mon travail de tous les jours, j’ai la famille et j’ai aussi le foot, donc voilà… La saison passée, Bordeaux aurait été repêché, il n’y aurait rien eu à redire. J’avais un peu grogné quand j’ai vu comment Rouen et Châteauroux avait été repêchés, mais j’ai bien compris, je ne suis pas idiot : la FFF préfère avoir des grands stades de 7 ou 8000 places, et encore, ça, je l’accepte. Mais mettez-vous à notre place. On termine une saison de National avec Niort et Cholet qui déposent le bilan, Rouen, qui ne payait plus ses joueurs et Châteauroux, qui était au plus mal. Et tout le monde savait que Bordeaux allait aller au tapis…

« La DNCG n’a pas fait son boulot »

Vous en voulez à qui ?
La DNCG n’a pas fait son boulot en temps et en heure, et ce qui n’est pas normal, c’est que le BELFA ne nous a pas inscrit dans les listes. Il suffisait juste de mettre la mention « ou » entre Bordeaux et GOAL FC, en National et en National 2, et l’histoire aurait été terminée. Cela n’a pas été fait. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il y a peut-être des subtilités qui appartiennent à l’ancien directeur juridique de la FFF dont je tairais le nom (Jean Lapeyre, Ndlr) et qui est parti à la retraite le 31 janvier. Il y a eu beaucoup de politique autour de tout ça. Tout ce que je vois, c’est que la FFF a fait plus de 400 000 euros d’économie, frais d’arbitrage compris, avec 17 clubs au lieu de 18 en National. Pendant ce temps, GOAL FC a perdu 600 000 euros en capacité de financement pour ne pas avoir été repêché, ça fait beaucoup. Ce qui est difficile aussi, c’est de disputer un championnat contre des équipes qui ne paient plus leurs joueurs pendant l’année.

Pour vous, il s’agit juste d’un simple oubli ?
Oui. Bordeaux, on connaissait la situation, c’était comme ça depuis des années, ce n’est pas arrivé d’un seul coup. Le BELFA et la FFF nous ont simplement oubliés, c’est ça que je regrette, parce qu’on s’est arraché pour finir 14es (sur 18) en sachant que l’on pourrait être repêché (le 13 juillet 2024, Nancy, 13e et premier relégable, a été repêché). Le BELFA nous répond « Vous n’êtes pas inscrit sur les listes au 17 juillet (date butoir pour l’inscription dans les compétitions), donc c’est comme ça », et « faites une requête en référé » ! J’ai passé mon été à téléphoner à tout le monde, c’est allé jusqu’au ministre des sports, mais j’ai bien compris qu’on n’intéressait personne. Ce qui les intéressait juste, c’était qu’on ne fasse pas grève lors de la première journée de N2.

« Elle est où l’équité ? »

Justement, pourquoi avoir fait grève lors de la journée 1 de N2 ?
Il le fallait afin de pouvoir attaquer la Fédération, qui m’a appelé toute la semaine avant le match contre Marignane pour nous dire qu’il fallait jouer, que l’on s’exposait à des amendes. Bordeaux, en National 2, a eu droit à deux matchs de préparation alors que le championnat commençait, et nous, on nous demande de jouer alors que l’on ne sait pas si on est en National ou en N2. On prend 10 000 euros d’amendes, dont 5 000 avec sursis, on perd 3-0 par forfait avec le point de pénalité en plus… Elle est où l’équité ? Et la Fédé nous répond « Vous le saviez, vous étiez en N2 »… Enfin bon, un peu de respect, au bout d’un moment, ça suffit ! Ça ne sera jamais digéré. Comme l’avait dit ancien sélectionneur des Bleus, Aimé Jacquet, « je ne pardonnerai jamais » (2).

« Ne dégouttez-pas des gens comme nous ! »

Le président de GOAL FC, Jocelyn Fontanel.

Quelles ont été les conséquences de ce non-repêchage ?
Au-delà du sportif, c’est financier. On a dû compenser. Avec la DNCG fédérale, si nos fonds propres sont négatifs, on peut passer à la trappe ou avoir des points de pénalité, tandis qu’avec la DNCG pro, ce sont juste des promesses pour financer l’année à venir, c’est ça aussi le problème.

Et puis il y a cette histoire du 30 juin (date à laquelle les comptes doivent être abondés) alors que l’on peut avoir un partenaire qui arrive au 15 juillet, ça décale tout. Bien sûr, je comprends, il y a des règles, on les respecte, mais à ce titre-là, j’ai dû compenser plusieurs fois financièrement, mais ça, c’est mon problème.

On n’a pas touché nos aides en National 2 de 45 000 euros, c’est le règlement, on a eu 10 000 euros d’amendes et aussi 7 500 euros d’amendes de la DNCG parce que l’on n’a pas pu tenir nos comptes comme il le fallait, et 3 000 euros d’amendes pour les certificats médicaux. Pour la petite histoire, on a donné 70 000 euros à la Ligue et au district, donc à la Fédé, pour nos différentes inscriptions, nos amendes, nos dotations, donc vous voyez un peu le grand écart ! Je l’ai dit à monsieur Diallo : « On est un des plus grands clubs de France en termes de licenciés; le foot, c’est nous que le faisons, alors ne dégouttez pas des gens comme nous, à peu près câblés ! » Je dis ça en toute humilité. On a un rôle social et éducatif. Notre histoire à GOAL FC, elle est belle. Au bureau, il n’y a que des amis, des gens de la région, alors à un moment donné, il ne faut pas nous « castrer » non plus.

« On veut être pris en considération »

Pierre-Marie Thimonier, le coach du N2 depuis janvier dernier.

Juridiquement, où en êtes-vous avec la Fédération ?
Nous avons déposé une première requête en référé devant le Tribunal administratif de Paris, qui est une requête en urgence (rejetée le 23 août 2024), en revanche, celle sur le fond court toujours. Le but est de récupérer des dommages et intérêts. Je pense qu’il faudra 3 ans pour repartir : 600 000 par an, ça fait 1,8 million et j’ai demandé 3 millions de dommages et intérêts. J’ai envoyé tous les chiffres. On veut être pris en considération. Un peu de justice quoi ! J’espère que l’on parviendra à une conciliation avec la FFF, avec laquelle on garde de bonnes relations, et que le tribunal nous donnera raison. Parce qu’on est là pour le foot. Ce n’est pas notre cheval de bataille, simplement, on a besoin d’argent pour rembourser nos dettes.

Et l’affaire des faux certificats médicaux ?
C’est une erreur administrative de notre part. Tout ça parce que notre secrétaire administrative voulait partir en vacances plus tôt. Donc voilà, c’est comme ça. On l’a payé très cher. On est juste aller récupérer 2 points en mars dernier devant le CNOSF que l’on nous avait enlevés en plus des 7 points de pénalité et du point supplémentaire dû au forfait contre Marignane. Il y a des règlements, il faut les appliquer.

« Je suis un homme d’engagement »

Le stade Ludovic Giuly.

À L’arrivée, la saison en National (2023-2024) a beaucoup « coûté » au club…
Quand on est monté, on a dû s’endetter pour faire les travaux du stade, on a emprunté et en plus on a « tapé » dans nos fond propres. On a pris quelques risques parce qu’on voulait bien figurer. On serait resté un an de plus en National, on aurait réussi à équilibrer le budget. C’est pour cela que, au-delà du sportif, cela a été très difficile de ne pas être repêché l’an passé, surtout que la FFF accorde des grosses aides en National. L’atterrissage a été très compliqué. On s’est endetté donc forcément on n’avait moins de capacité de financement. On est quand même un des plus gros clubs de France : quand on établit notre budget, on fait les choses dans l’ordre : d’abord le budget alloué aux jeunes, ensuite les frais généraux du club et ce qui reste va à l’équipe première mais vous savez comment c’est : ce n’est pas parce qu’on a la plus gros budget que ça marche.

Vous avez laissé entendre que vous étiez proche d’arrêter l’an dernier…
Oui, je voulais arrêter pour marquer le coup. Mais j’aime trop le club. J’aime trop le foot. Si je ne l’ai pas fait, c’est pour tous les salariés du club. Et pour tous les jeunes : je me suis mis à leur place. Vous savez, ma vie, elle est faite, je suis heureux. J’ai la chance d’être bien né. Pour certains, le foot, c’est leur métier. Quand je dis que je voulais arrêter, on serait allé en Régional 1, mais par rapport aussi à tous les joueurs que l’on avait recruté, je ne voulais pas qu’ils se retrouvent sur la paille, parce que je suis un homme d’engagement. Je ne jette pas la pierre aux dirigeants qui partent du jour au lendemain, parce que le foot, c’est très compliqué, mais moi, j’ai cette responsabilité-là. Tout ce qui s’est passé, c’est injuste, c’est plus que démoralisant, mais en fin de compte, on voit des choses plus graves, comme la maladie…

« On se doutait bien qu’on allait repartir en N2 cette saison »

L’ex-joueur de l’OL, Nicolas Puydebois, entraîneur des gardiens en N2.

Finalement, cette saison, le club a été repêché de N3 en N2…
On est content d’être en N2, bien sûr, et d’avoir fait le taf pour y rester, dans un championnat qui progresse, qui n’est plus le même qu’il y a 3 ans. On fait de la compétition, donc c’est pour faire du mieux possible. Cette fois, on démarre enfin avec un effectif : cela a été plus facile de travailler sur un scénario N3 ou N2 cette année, puisque ce sont les mêmes contrats, que l’an passé sur du National ou National 2. On a pu anticiper. Des joueurs voulaient venir chez nous même en N3 auquel cas on aurait jouer la montée, ça c’est certain. Et le budget aurait été à peu près le même. On a pu bien travailler sachant que, cette fois, la DNCG a rapidement annoncé la couleur, avec 6 clubs de N2 rétrogradés. Comme on était 2e « repêchable », on se doutait bien que l’on pourrait être en N2. On attaque la saison sereinement, on remet les compteurs à zéro, même si on a encore des dettes et qu’il va falloir remonter nos fonds propres.

Comment allez-vous faire pour remonter vos fonds propres ?
C’est simple, on ne va pas faire comme l’État ! Il faut que l’on dépense moins que ce que l’on rentre. Donc ça ne se fera pas en un jour. On a plus de 400 partenaires, un secteur qui fonctionne bien, parce que le milieu du BTP et de l’immobilier, ça draine du monde (70 à 80 % du partenariat). Entre Villefranche et Lyon, on est quand même sur un territoire important, donc l’idée c’est de se dire, on est sur un budget de 2,2 millions cette saison, mais si on peut rentrer 50 000 euros de plus par-ci, par-là… Voilà, c’est comme ça que cela doit se faire, en 2 ou 3 ans.

« On a un projet de stade à Chasselay sur 4 ou 5 ans »

Le complexe de Parcieux, où GOAL FC s’entraîne le plus souvent. Photo 13HF

2,2 millions d’euros, ce sera votre budget en 2025-26 ?
Oui. On aura le même budget qu’en 2023 quand on est monté en National, sauf que les exigences ont augmenté. Mais ça, c’est le budget général du club, avec 1100 licenciés en foot libre. Il faut savoir qu’on loue nos installations à la Ville de Chasselay : chaque début de mois, on a déjà 10 000 euros qui partent. Si on enlevait aussi le tournoi de fin de saison, qui coûte très cher, on serait à 1,8 ou 1,9 million. Notre particularité, c’est d’être sur plusieurs communes : Anse, Tassin, Chasselay et Champagne-au-Mont d’Or. Et on s’entraîne à Parcieux (Ain), ce qui nous coûte 30 000 euros de location par an, mais c’est important d’avoir un terrain en herbe et de bénéficier d’un lieu de vie, parce qu’à ce niveau-là, on ne peut plus bricoler.

Pour en revenir à Chasselay, la commune nous donne 50 000 euros de subvention or l’entretien du stade nous coûte 90 000 euros… donc ça fait 40 000 euros à sortir. On a très peu d’aide des collectivités, mais bon, c’est notre quotidien. Notre club-house nous appartient mais il reste 4 ans à payer et on a mis plus de 200 000 euros pour les travaux du stade: là encore, c’est un autre crédit à rembourser. Alors quand on a additionne tout ça, ça fait beaucoup rien que pour jouer au foot. Mais c’est ça qui rend notre club atypique.

C’est quoi, concrètement, le projet du club ?
C’est de « bosser » sur le projet du stade à Chasselay d’ici 4 ou 5 ans. On va déjà voir le cahier des charges pour la Ligue 3, parce qu’en 2023, on a déjà répondu aux obligations pour jouer au « stade Ludovic Giuly » en National. Le degré d’exigence sera sans doute plus élevé en Ligue 3 parce que l’idée c’est d’y aller un jour. Il n’y a pas d’urgence. S’il faut, on n’y retournera jamais, je ne sais pas. Mais on doit tendre vers ça, se préparer et parfaire nos installations sur le site de Chasselay. Cela reviendrait à 3 à 4 millions d’euros en travaux, financés sous forme d’un partenariat public/privé en faisant participer le club, le Département, la Région, la ville, etc., avec un bail emphytéotique afin de récupérer les droits à construire. Je suis dans le domaine de la construction, donc ce sera plus simple pour moi d’organiser tout ça.

« En N2, on sera loin d’être l’ogre comme en 2022 ! »

Pierre-Marie Thimonier, le coach du N2 depuis janvier dernier.

Quel rôle peut jouer GOAL FC cette saison en N2 ?
On sera loin d’être l’ogre comme il y a 3 ans ! On jouera essentiellement le maintien ! On essaiera d’être dans la première moitié de tableau. Là, c’est trop tôt pour le dire et puis il faut regarder les budgets. Il y a 3 ans, on affrontait des équipes qui avait soit le même budget que le nôtre (2,5 à l’époque), soit en dessous, donc forcément, c’était plus « simple ». On aura une équipe cohérente, et on essaie de faire une bonne coupe de France.

L’année dernière, on avait 3 points à la trêve, il y a eu l’histoire des faux certificats, moins de monde au stade… Heureusement, la coupe de France nous a permis de rester debout et, petit à petit, les gens sont revenus quand on a recommencé à gagner des matchs, mais ça, c’est pareil en district ou en Ligue 1. Avec la poule de cette année, on va essayer de faire revenir les gens au stade, d’avoir un espace VIP plus sympa, et la machine repartira.

« La Ligue 3, ça serait notre Ligue des champions ! »

lors de la dernière AG.

Et sur l’échiquier français : quel rôle peut jouer le club ? Quelle est sa place véritable ?
On va dire que le N3, c’est notre Ligue 2; que le N2, c’est notre Ligue 1 et que la Ligue 3, ça serait notre Ligue des Champions ! Pour être un jour en Ligue 3, il faut le préparer sur 4 ou 5 ans, ne serait-ce déjà au niveau des installations. Attendons le cahier des charges, et après, il faudra augmenter le budget et les financements. On va travailler le sujet, en espérant que l’immobilier reparte. L’idée, si on arrive à aller au bout de ce projet de stade, c’est de passer en société. Et d’attirer des investisseurs. J’ai 56 ans, j’ai encore du gaz, j’ai un peu de temps devant moi. L’idée c’est de monter un projet avec des amis en me servant de mon carnet d’adresses. Il y a moyen de faire quelque chose, toute proportions gardées évidemment, à l’image de ce qu’a fait Jean-Michel Aulas à Lyon avec son projet immobilier autour du stade. À Chasselay, il y a moyen de faire quelque chose.

Vous pensez qu’il y aura toujours de la place pour les « petits clubs » dans la future Ligue 3 ?
Même si la L3 tend vers l’hyper-professionnalisation, je pense qu’il y aura toujours 3 ou 4 clubs « différents » de ces grandes villes, de ces grands clubs pros. Et puis il y a la méritocratie aussi ! Il faut respecter les règles du jeu, parce que ça reste du sport. Des clubs ont montré la voie, Concarneau, Villefranche… On l’a vu avec la DNCG : il ne sert à rien d’envoyer un triple budget une année pour exploser derrière. Nous, on est plutôt sur la durée. C’est un long chemin. Je suis un constructeur, un bâtisseur. Pas un démolisseur ! Le groupe Fontanel ne s’est pas fait en un jour. Mes parents sont partis de rien avec la pelle et la pioche. On a toujours fonctionné « marche par marche ». On a aussi subi beaucoup de crises. Là, c’est GOAL FC qui en a subi une, et qui est encore un peu dedans.

« On a remis le fonctionnement du club à plat »

L’entrée du stade Ludovic Giuly à Chasselay.

Traverser des crises comme le fait GOAL FC, est-ce que cela peut permettre d’apprendre, de grandir ?
Oui. On a fait une croissance rapide en créant GOAL FC (en 2020). En National, on a vu comment fonctionnaient les clubs pros. On n’était pas forcément sur le même pied d’égalité ni sur la même longueur d’ondes avec mes collègues présidents, je le voyais bien sur le groupe WhatsApp, mais on a appris à collaborer avec la FFF. Il y a beaucoup de travail administratif et juridique. On s’est structuré, petit à petit. J’ai un tempérament de sportif, de compétiteur. On a remis à plat le fonctionnement du club, avec un bureau à six personnes et quelques autres, quatre ou cinq, sur des supports administratifs et sportifs. Ce qui fait que l’on est onze à bien travailler ensemble. Il fallait grandir, maîtriser sa croissance et maintenant on est dans la phase de stabilité. On arrive à un fonctionnement cohérent.

Noël Tosi a effectué, lui aussi, un retour au club l’été dernier.

Le parallèle entre l’immobilier, le BTP, et le foot ?
J’ai retrouvé dans l’immo et le BTP les valeurs que j’avais connus dans le sport, beaucoup de solidarité, on gagne, on perd, parce qu’on peut perdre de l’argent sur des chantiers, mais à la fin, il y a quand même une fête. Et quelque chose qui reste, comme un immeuble. On rémunère plus de 100 personnes au club, vous vous rendez-compte, juste avec de l’argent privé, des mécènes ! Il y a une dynamique, de la formation, on a eu des noms aussi qui sont passés chez nous, « Ludo » Giuly bien sûr, Jamal Alioui qui est adjoint de Pierre Sage à Lens, l’ex-défenseur de l’OL, Cris, qui a passé son diplôme chez nous, Fabien Pujo aussi. On fait tout ça parce qu’on a des convictions, on le fait pour nos jeunes. Il y a une vraie image de club « réglo » à GOAL FC. On veut juste faire du sport. Les valeurs du sport, c’est la justice, en principe, et à la fin, c’est le plus fort qui a gagné, on se serre la main, et on passe à autre chose. Le reste…

Fabio Pujo, le soir de la montée en National, en 2023.

Vous parliez de Jean-Michel Aulas : c’est votre modèle ?
C’est le plus grand président français de tous les temps. Quand il est arrivé à l’Olympique Lyonnais en 1987, j’étais au club. J’ai vu ses débuts puis son cheminement. Je suis moi-même un acteur économique lyonnais… J’ai suivi l’OL, j’ai des amis joueurs qui sont passés par l’OL, donc forcément, c’est le modèle. Avec Jean-Michel Aulas, on a des amis communs. Je le croise de temps en temps. Chapeau bas pour tout ce qu’il a fait. Et puis il nous a fait beaucoup travailler aussi (rires) ! Je citerais aussi Louis Nicollin, qui est de Saint-Fons, à côté de Lyon. On a une petite histoire avec lui, l’ancien président était ami avec lui; à l’époque, il y avait un petit partenariat avec le club de Montpellier, où c’est plus le modèle humain, La Paillade, tout ça… On ressemble plus à ce qu’a fait La Paillade.

Parlons de la succession des coachs l’an passé : Noël Tosi puis Fabien Pujo, deux erreurs de casting ?
Non, non…

Quelques-uns des bénévoles du club.

Vous avez lu ce qu’a dit Noël Tosi ici ? Qu’il n’avait pas retrouvé le club familial qu’il avait connu avant et qu’il n’y avait pas « l’équipe dans l’équipe »…
Mon ami Noël, ce n’est plus le même non plus, et heureusement qu’en 10 ans, on change ! Lui et moi, on s’appelle régulièrement, ça le fera marrer ! Oui, avec Noël, je me suis trompé, c’est une erreur de casting, mais pas par rapport à l’homme et à sa vision du foot. C’est juste qu’il y avait un décalage de génération, et dans le vestiaire, on avait quelques cadres trop « forts ». Noël, il faut qu’il arrive dans un projet neuf, et nous ce n’était pas ça. On s’est trompé aussi dans le staff, parce qu’à la base, je prends Noël parce que Pierre-Marie Thimonier devait être son adjoint, mais ce dernier passait le DEF, et pour ça, il lui fallait être numéro 1 dans une équipe, du coup on a dû se réorganiser et il a pris la réserve. Après, attention, Noël, ses résultats étaient cohérents, mais à l’entraînement c’était compliqué avec certains. Et puis l’affaire des certificats médicaux et la grève, ça a créé un environnement qui n’était pas positif.

Enzo Reale, de joueur à coordinateur sportif.

Et pour Fabien Pujo ?
Quand Fabien est parti de Cannes (en octobre 2024), des joueurs et des membres du staff ont réclamé son retour. Je l’avais laissé libre en fin de saison dernière. Il était gêné vis à vis de Noël, avec qui on s’est séparé bons amis. Il est revenu, mais c’était compliqué… Après, il s’est passé ce qui s’est passé en janvier. Il a posé sa démission, vous lui poserez la question « pourquoi ? comment ? ». Ce sont les méandres du foot. J’ai des bons rapports avec lui et je lui souhaite le meilleur à Villefranche. Avec Fabien, on a construit une histoire ensemble, maintenant, il faut passer à autre chose. Ensuite, c’était logique de mettre Pierre-Marie Thimonier, sachant qu’on pouvait avoir une dérogation en N2. Et puis à ce moment-là, on avait zéro pression. Il a remis du gaz, de la vie avec les joueurs, il a remis les têtes à l’endroit, et je crois qu’à l’arrivée, on fait 4e sur la phase retour derrière Le Puy qui était largement au-dessus, Cannes, qui aurait pu se mêler à la lutte s’ils avaient mieux démarré, et Toulon, les trois meilleures équipes selon moi. Sans notre retard à l’allumage, on se serait situé entre la 4e et la 7e place.

« Raspentino et Dufau, ce sons nos Modric et Kroos à nous ! »

Loïc Dufau, l’un des tauliers du groupe N2.

On a vu qu’Enzo Reale avait intégré la direction…
Enzo a stoppé sa carrière, on l’a nommé coordinateur sportif. Il fallait quelqu’un de la direction du club qui soit au coeur du système, pour faire passer des messages. Son rôle va au-delà du sportif. Il aura une vision globale du club. Il a un gros réseau.

On voulait « remonter » une équipe aussi avec des joueurs du coin, pour avoir des familles au stades, des amis. On veut assumer une vraie identité. « Nico » Puydebois (entraîneur des gardiens) est reparti avec nous aussi, cela fait 6 ans qu’il est là, c’est un membre du staff important. Enzo et Nico connaissent les valeurs du club, que l’on veut mettre au centre du projet, afin de créer un vrai collectif. Enfin, Florian Raspentino redevient joueur : la saison passée, il était blessé et avait donné un coup de main pour faire des entraînements spécifiques « attaquants », c’est un gars de vestiaire très important, tout comme Loïc Dufau, qui est encore là lui aussi comme joueur. Raspentino et Dufau, toutes proportions gardées, ce sont nos Modric et nos Kroos à nous ! Ce sont les tauliers.

« Avec Limonest, dans l’absolu, ça serait bien que l’on se rapproche… »

Flo Raspentino a retrouvé les terrains cette saison.

Revenons à Limonest : il y a 2 ans, après la montée en National, vous aviez l’air de regretter que le voisin ne fasse pas partie du projet GOAL FC…
Ce n’est pas qu’ils n’ont pas voulu faire partie du projet… Le maire de Limonest, Max Vincent, en est à son 8e mandat, et s’il passe en 2026, ça fera 9. C’est un personnage, c’était mon maire, il adore le foot. Ils ont réussi à amener le club en N2. En 2006, avec notre ancien président Gérard Leroy, on commençait déjà à en parler mais ça ne s’est pas fait et je ne sais pas si ça se fera un jour. Mais dans l’absolu, il me semble que ce serait bien qu’un jour on arrive à se rapprocher. Le problème, ce seront les installations. Maintenant, si on arrive à faire notre projet de stade avec le bail emphytéotique, alors on pourra rester « seul », sinon, peut-être qu’il faudra agglomérer un autre club.

La différence, c’est qu’à Limonest, il n’y a pas de place au stade pour construire, contrairement à Chasselay…
Exactement. Chez nous, on peut faire un vrai centre d’entraînement, construire une salle de muscu, un centre médical, un petit centre d’hébergement, mettre deux tribunes avec rapidement 2000 places couvertes… Je lance l’idée comme ça, mais vous savez, je suis très copain avec les dirigeants de Limonest, on se connaît tous, il y a Sidney Govou (conseiller sportif), il y a Nicolas Barbosa, qui est dans l’immobilier ! On part du stade de Chasselay, on passe par les petits chemins, et on arrive à Limonest ! Peut-être qu’un jour ça se fera.

Ce qui est sûr, c’est que si on fusionne avec Limonest, ce ne sera pas une absorption, mais une création. Jusqu’à présent, GOAL FC, c’était une fusion/absorption parce que c’était des petits clubs, mais à partir du moment où on discute avec des clubs de N3, N2 ou National, ce n’est pas la même chose.

Jocelyn Fontanel.

Avez-vous déjà été approché par des investisseurs pour la reprise du club ?
Pas pour le moment, et puis on n’est pas « bankable ». Vous avez vu nos installations ? Quand on arrive chez nous… Bon ben voilà ! Le projet du club passe par le projet du stade dans les 5 ans, sinon, on ne pourra pas aller plus haut que le niveau actuel. Il nous faut des installations pour les enfants pour les 30 années à venir.

Vous diriez que vous êtes un président plutôt comment ?
Passionné par le sport en général, le foot en particulier. Un président fier de sa terre, de son pays, de sa région, très ancré territorialement.

Après toutes les péripéties vécues en 2 ans, quelle est la moralité de tout ça ?
C’est le propre du sportif, savoir rebondir ! Quand vous gagnez un match, il faut penser au suivant. Là, pour nous, c’est de continuer le projet. Et de rester positif. Parce que le foot, c’est la vie !

(1) Jocelyn Fontanel a été formé à l’OL de 1981 à 1989 (centre de formation, D3 et quelques préparations et matchs amicaux avec les pros de Raymond Domenech avant de signer à l’AS Nancy-Lorraine (1989 à 1992) où il a disputé quelques matchs avec l’équipe championne de France de D2, sous la direction d’un certain Aimé Jacquet. Deux coachs côtoyés… deux ex-sélectionneurs des Bleus ! Et même un troisième avec Roger Lemerre, entraîneur de l’équipe de France militaire (et plus tard des Bleus !) lorsqu’il était pensionnaire au bataillon de Joinville, avec notamment Zidane, Gravelaine, Ouedec, Ngotty, Cyprien, Warmuz, Dutruel, Viaud, Dangbeto, etc. ! « Et j’ai même eu la chance de rencontrer Henri Michel au trophée Kodak en 1985, il y avait aussi Michel Hidalgo ! »

(2) Le 12 juillet 1998, dans la foulée de la finale du mondial sacrant les Bleus face au Brésil (3-0), Aimé Jacquet, que Jocelyn Fontanel a côtoyé à Nancy, déclare, vengeur, à la télévision, « Je ne pardonnerai jamais », lance-t-il à l’attention de la presse, et surtout du journal l’Equipe, qu’il accuse de procès d’intention, en référence à ses choix de sélectionneur durant les deux années de préparation à la compétition.

  • Texte : Anthony Boyer / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
  • Photos : Justine Lorchel / GOAL FC et 13HF
  • Suivez-nous sur nos réseaux sociaux (Facebook, X et Instagram) : @13heuresfoot
  • Visitez le site web 13heuresfoot
  • Un commentaire, une suggestion, contactez-nous (mail) : contact@13heuresfoot.fr

 

L’entraîneur du FC Rouen parle de son métier et des dégâts qu’ils peuvent causer, jusqu’à sombrer dans la dépression. Il évoque aussi son bilan, son image, son caractère et son hypersensibilité, qui le hante depuis son enfance. Entretien avec un homme charismatique qui vit les émotions de manière décuplée, le plus souvent à l’intérieur.

Par Anthony BOYER – mail : aboyer@13heuresfoot.fr

Photos : Bernard MORVAN / FC Rouen 1899 

Avec Régis Brouard, pendant 45 minutes, on a réussi la performance de parler de tout ou presque, sauf du FC Rouen, le club qu’il a rejoint il y a un peu plus de 8 mois maintenant en remplacement de Maxime d’Ornano.
Si l’ex-entraîneur du Sporting-club de Bastia et du Red Star (entre autres) n’a pas évoqué l’actualité, ce n’est pas de sa faute, mais de la nôtre. Parce que nous souhaitions l’emmener sur un terrain différent, l’entendre sur sa personnalité, si bien sûr il était enclin à se livrer. On n’a pas été déçu !

Pudeur et trouble de la personnalité

Pour préparer cet entretien, nous avons visionné des reportages et lu des articles de presse sur lui. Histoire de se faire une meilleure idée de la personne. Et le moins que l’on puisse écrire est que nous ne nous sommes pas trompés sur le Parisien – il est né à Antony dans le Val-de-Marne – de 57 ans, dont l’image qu’il dégage est tout l’inverse de celle qu’il cache, pudeur oblige, et qu’il garde à l’intérieur.

Régis Brouard n’a pas de double personnalité. Plutôt un trouble de la personnalité. Qui peut passer d’un visage fermé à double tour, mâchoires serrées, parce que c’est cette image qu’il dégage en premier, à un sourire ravageur et charmeur à faire fondre n’importe quel coeur d’artichaut. Sauf que le coeur d’artichaut, c’est lui !

Élégance et charisme

Avec Régis Brouard, il faut gratter. Passer ce premier filtre, cette première impression. L’homme en impose. Impressionne. Il dégage une élégance et un charisme tels qu’il est très facile de lui coller une étiquette, une réputation. Tout ça sans le connaître. Après tout, c’est tellement humain.

Sauf que l’on a vite compris que si l’ancien milieu de terrain professionnel dégage cette image, c’est pour se protéger. De quoi ? De qui ? Et que s’il prend les choses très à coeur, trop à coeur, s’il est très émotif, très observateur, c’est qu’il y a une raison : « Je souffre d’hypersensibilité aigüe ». Souffrance. Sensibilité. Tout est dit. Ou presque. Il y a tant de choses à développer…

La télé, une autre thérapie

Après la victoire dans le derby face à QRM au match aller l’an passé.

Depuis quelques années, il est sur le plateau de L’Équipe du soir le dimanche. Il pourrait y faire l’acteur ou jouer un rôle, une partition. Rien de tout ça. Il est naturel. Il est lui-même. L’émission agit comme une thérapie. Comme un médicament. Il s’y sent à l’aise et y est presque comme chez lui : normal, il est dans son élément – le football -, seulement animé par le ballon, et a l’impression de mieux maîtriser les événements. Un peu comme s’il venait se soigner à la télé. Ou sur un banc de touche, puisque c’est là qu’il est le meilleur et le plus à l’aise.

Alors voilà. Le but n’était pas de tendre un piège à Régis Brouard, mais plutôt une perche. Il aurait pu ne pas la saisir. Mais il a choisi de s’y accrocher un peu. Et cela donne cet entretien où, forcément, on parle ballon rond au début, histoire de ne pas « l’agresser », avant de l’emmener en deuxième partie d’entretien sur des sables plus mouvants. Pour terminer, on précise que la consultation avec Régis Brouard, qui est sérieusement passé chez le coiffeur avant la reprise des entraînements, était gratuite : ça tombe bien, la lecture l’est aussi !

Interview : « J’aime profondément le foot ! »

Votre meilleur souvenir d’entraîneur à ce jour ?

Avec Tarkan Ser, le président du FC Rouen.

La finale de la coupe de France avec Quevilly mais… (il réfléchit), j’en ai tellement d’autres. Elle reste quand même un moment particulier parce qu’on était un club amateur, même si on s’entraînait comme des professionnels, ou des semi-professionnels. En fait, ce sont les scénarios des matchs qui ont fait que le parcours a été exceptionnel.

Pire souvenir d’entraîneur à ce jour ?
Les défaites. (il répète) Ce sont les défaites. Elles me font du mal.

Plus les défaites qu’un limogeage ?
J’ai hésité à répondre un limogeage. La défaite fait partie de notre boulot, mais vous me direz, les limogeages aussi… Le limogeage est quelque chose que l’on ne maîtrise pas, on n’en connaît pas toujours les raisons, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Une défaite, ça reste un match. Le limogeage, c’est douloureux. Pour moi, ça l’a été, surtout à certains endroits. Bien sûr, la plupart du temps, ce sont les résultats qui entraînent ça, ou d’autres raisons que je ne souhaite pas développer ici. De toute façon, aujourd’hui, même si un entraîneur a des résultats, il peut se faire virer. C’est pour ça que je ne veux pas donner plus d’importance à un limogeage que cela.

En général, un limogeage, l’entraîneur le voit venir, non ?
On peut sentir les choses, oui, soit parce qu’il y n’a pas de résultats, soit parce que les relations sont difficiles, et c’est là qu’il y a une non-écoute de nos raisons, de nos explications. La discussion se ferme. C’est pour ça que la défaite est toujours plus douloureuse. Parce qu’on met quelque chose en place, on a la sensation de tout bien faire, de maîtriser un match, et puis il y a un poteau sortant pour vous, et puis vous perdez ce match…

« Je n’ai pas assez profité des bons moments »

Le club où la saison vous avez pris le plus de plaisir sur un banc à ce jour ?

À Bastia, quand on finit 4e (saison 2022-23), quand on joue la montée. Cela a été un plaisir douloureux. Le Sporting est un club particulier, ce n’est pas facile là-bas, et ce plaisir a été décuplé à chaque victoire, à chaque satisfaction. Sportivement, humainement, cela a été incroyable. Il y a eu des scénarios de matchs incroyables aussi, qui ont procuré un kiffe énorme. Après, j’ai dirigé plus de 500 matchs, alors des souvenirs, j’en ai beaucoup. Là, ce sont les plus récents. J’ai aussi les souvenirs de matchs maîtrisés, où c’est un pied pas possible, comme avec Quevilly par exemple, lors du match contre l’OM de Didier Deschamps, ou contre Rennes en demi-finale, quand on marque à la dernière minute… Ce sont des scénarios fous. On se demande pourquoi on est là et ce qui va se passer. On est dans l’irrationnel. Mais ces moments de joie, d’extase, sont rares, et inexplicables. En fait, il faut les vivre. Malgré mon âge, mon vécu, mon expérience, j’aurais dû en profiter encore plus. Je me rends compte que je n’ai pas assez profité de ces moments-là. Je n’ai pas assez pris conscience de leur valeur.

Vous avez été très marquée par la fin de l’aventure avec Bastia : est-ce que la page est tournée ?

En fait, quand vous rentrez dans ce club, vous savez que vous allez l’aimer, mais vous savez aussi qu’à un moment, vous allez vous séparer. OK, comme dans tous les clubs… Bastia, cela a été très-très douloureux. J’ai traîné ça longtemps. On ne reste pas indifférent au Sporting, c’est impossible. En fait, il fait partie intégrante de ma vie et de mes souvenirs. Quand on est passé par Bastia, on est marqué à vie. Aujourd’hui, c’est terminé, mais il y a une trace indélébile dans mon coeur, dans mon esprit. J’étais prévenu, mais je ne pensais pas à ce point… Attention, encore une fois, je n’oublie pas Quevilly, c’était particulier, c’était un club amateur, j’y suis resté 4 ans, j’ai gardé de bonnes relations… J’ai adoré le Red Star aussi, j’y avais été joueur, on est monté en Ligue 2. J’ai adoré ces clubs populaires, ce côté passionnel, souvent très excessif, cela m’amenait à me dépasser.

Le club où la saison où vous avez pris le moins de plaisir sur le banc ?
À Niort…. À Clermont, c’est pas que cela a été difficile, mais… Les analyses et les critiques étaient, je pense, exagérées, parce que les objectifs que l’on m’avait fixés en Auvergne, c’était de commencer à faire des ventes au sein du club, et quand on regarde bien, pendant mes années à Clermont, il y a eu beaucoup de ventes, parce que beaucoup de joueurs sont sortis. Et à Niort aussi, mais on n’en a jamais parlé. On m’a beaucoup jugé, et à juste titre, sur ce que l’on avait produit sur le terrain et qui n’était pas très reluisant, pas très beau. Il ne s’est rien dégagé de particulier. C’était platonique. Et puis il n’y a rien qui vous pousse à vous sublimer à Niort, il n’y a pas ce côté passionnel, même si le club a une histoire, car il a connu la Division 1. Il y a plus de spectateurs que de supporters. Il manquait quelque chose, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles les Chamois Niortais en sont là aujourd’hui. Malheureusement, et je dis bien malheureusement, cela ne me réjouis pas du tout de les voir dans cette position.

« Mon rêve, c’est de monter de Ligue 2 en Ligue 1 avec un club »

On a déjà parlé plusieurs fois de Quevilly depuis le début de l’entretien : vous n’en avez pas marre d’être constamment associé à ce parcours en coupe avec le club normand ? Ça vous gêne, ça vous blesse, ça vous flatte ?

Ça me blesse. Quand j’ai commencé à Rodez (en 2003), un club très particulier pour moi également, parce que c’est là que j’ai débuté ma carrière d’entraîneur, en CFA2 (National 3), le club était au bord du dépôt de bilan, on est monté en CFA (National 2) et la saison suivante, on a failli monter en National. Ensuite, je suis parti à Nîmes en National, pendant deux saisons et demi (2005-2007) : à l’époque, aucun entraîneur n’avait cette longévité là-bas. On avait joué le haut de tableau mais loupé de peu l’accession en Ligue 2 (6e et 5e). Les saisons étaient loin d’être catastrophiques.

Après il y a eu mon départ à Quevilly (2008) et, ce que l’on oublie aussi, c’est que, en dehors de la finale de la coupe de France (2012), il y a eu aussi une demi-finale (2010), une montée en National (2011) et un maintien en National (2012). À Clermont (2012-14) et à Niort (2014-16), j’ai découvert le niveau professionnel (L2), et là on peut me raconter ce que l’on veut, il y a des joueurs qui ont été vendus, donc il y a eu du travail de fait, mais ça, jamais on ne l’a dit. Je suis allé au Red Star (2017-19), on est monté de National en Ligue 2. Donc à l’arrivée, j’ai connu toutes les montées, dans toutes les divisions, avec des clubs différents. Le seul truc qui me manque, c’est de monter de Ligue 2 en Ligue 1 avec un club. C’est mon rêve. Seulement voilà, on s’arrête toujours à la finale de la coupe de France. Mais mon travail a été fait, et dans des clubs différents, dans des contextes et des environnements différents. Je trouve ça facile, réducteur. Bien sûr, la coupe, c’est parlant. Mais j’ai le droit aussi de parler de tout ce qui s’est fait avant et après Quevilly, même si je n’ai pas fait que j’ai des choses bien non plus, je pense à la façon de jouer à Niort, où ça n’a pas plu, où ça n’a pas fonctionné; je pense à Clermont également, où ce n’était pas toujours fameux non plus. Mais à Clermont, entre ce que l’on pouvait produire sur le terrain et les objectifs que me fixait la direction… Claude Michy, le président, un homme merveilleux, avec qui je me suis bien entendu, me disait : « Régis, il faut que le club reste professionnel et que l’on vende des joueurs chaque saison ». Mana Dembélé, Yannis Salibur, Romain Saïss, et d’autres, il y a eu des ventes, comme avec Yoann Barbet aussi à Niort. Effectivement les performances n’étaient pas bonnes à Clermont non plus. Mais on m’avait demandé de faire un certain travail, certes critiquable parfois, mais je considère que l’ai accompli. Alors ne s’arrêter qu’à la coupe de France, c’est moyen.

Ça vous agace que l’on vous parle encore de la coupe aujourd’hui…
Non… Cela fait pratiquement 13 ans et en plus, je suis là, à Rouen, à côté de Quevilly, et les gens m’en parlent forcément, c’est normal. Comme tous ces clubs qui ont fait des exploits en coupe, Les Herbiers, Calais… C’est bien de continuer à en parler, ce n’est pas du hasard, les gens ont énormément travaillé dans ces clubs là, c’est sympa, je le fais toujours avec beaucoup de plaisir.

« Je ne remercierai jamais assez le club de Rodez »

Quand avez-vous su que vous vouliez devenir entraîneur ?

Avec le journaliste Philippe Doucet.

Quand j’étais joueur. J’ai souvent été capitaine. J’avais cette curiosité de vouloir savoir « pourquoi », « comment »… J’ai connu une vingtaine de coachs, je leur posais des questions, parfois j’avais des réponses, parfois non, mais il y avait toujours un intérêt de ma part. J’avais toujours une part de réflexion, d’interrogation, « pourquoi on fait ceci, pourquoi on fait cela ? », j’aspirais à ça, mais quand vous êtes joueur, vous savez qu’il y a un monde avant d’aspirer à devenir entraîneur et quelque part, j’ai eu la chance de connaître une personne, Thierry Nesson, qui m’a donné l’opportunité de lancer ma carrière à Rodez, un club que je connaissais, quand je terminais ma carrière de joueur à Cannes. Cela a été une opportunité incroyable pour moi. Tout est parti de là. Je ne remercierai jamais assez le club de Rodez et tous ces gens-là à l’époque. J’ai toujours la curiosité et l’intérêt de ce métier mais vous ne vous imaginez pas toutes les difficultés qu’il comporte… (rires). On les découvre au fil du temps !

Vous étiez un bon joueur de Division 2 : que vous a-t-il manqué pour vous installer en Division 1 ?

Sûrement un peu de talent et de niveau. Je pense aussi que je n’ai pas toujours fait les bons choix. Quand je retrace ma carrière, j’ai fait un mauvais choix en quittant Montpellier (D1). Il me restait une année de contrat et ils allaient lancer une jeune génération. Gérard Gili, le coach, m’avait dit de ne pas partir, qu’il allait me donner l’opportunité à un moment donné de jouer, et malheureusement, je ne l’ai pas écouté. En fait, je n’écoutais que mes conseils. Il y a eu un manque de lucidité de ma part. Est-ce que j’étais trop impatient ? J’aimais fondamentalement le foot, et je voulais jouer. J’étais frustré de ne pas trop jouer lors de ma première année, mais en même temps, il faut reconnaître que j’avais des manques. Maintenant, parfois, on fait des mauvais choix. C’en est un. Montpellier a toujours été très correct avec moi. Mais j’étais têtu, orgueilleux, j’avais ces défauts de la jeunesse, et aujourd’hui, je m’en sers, je le conseille, après voilà, c’est comme ça, je ne regrette rien.

« Le premier responsable de ma carrière, c’est moi »

Y avait-il de l’impatience ?
Oui, et j’étais râleur. Je me souviens très bien que Gili me disait d’être patient, que ça allait venir, mais je n’ai rien écouté. Alicarte, Rouvière, Carotti ont joué. Je ne dis pas que j’aurais joué, mais peut-être que j’aurais au moins eu l’opportunité de jouer. Et puis, parfois, dans une carrière, il y a des moments qu’il ne faut pas louper, des occasions qu’il faut saisir : Montpellier m’a offert l’occasion de jouer un quart-de-finale retour de Coupe d’Europe des coupes, à La Mosson contre Manchester United, titulaire au milieu à la place de Vincent Guérin suspendu… Mais cette occasion, je ne l’ai pas saisie. J’avais joué dix minutes ou un quart-d’heure au match aller à Old Trafford, et là, au match retour, je dois avouer que j’ai fait une prestation quelconque. Encore une fois, je ne me cherche pas d’excuse, le premier responsable, c’est moi. Je n’ai pas fait le nécessaire ni ce qu’il aurait fallu faire.

Vous servez-vous de cette expérience aujourd’hui avec vos joueurs ?

Alors, avec les joueurs, parfois ils entendent mais ils n’écoutent pas, ou bien ils écoutent mais ils n’entendent pas (rires). Ce n’est pas la même chose… Il y a une nuance. Bien sûr que je me sers de ça, que je les préviens, que je leur explique, que je leur raconte des anecdotes même si je n’aime pas trop parler de moi, mais il y a des moments clés dans une carrière de joueur. Je donne des mauvais ou des bons exemples de joueurs moyens au départ qui ont fait une carrière excellente, et vice versa, des joueurs au talent incroyable qui n’ont pas eu la carrière qu’ils auraient pu avoir. Les joueurs ont besoin d’exemples, je pense que c’est parlant pour eux, même si parfois, ils ne connaissent pas les joueurs dont on parle. Ils écoutent l’histoire. Quand vous parlez à un joueur, il ne prendra pas 100 % de ce que vous lui avez dit, mais même s’il ne prend que 10 %, cela aura toujours sa petite importance, il aura trouvé quelque chose, après, cela fait partie de mon métier, savoir trouver les bons moments pour lui parler.

Un entraîneur marquant ?

Mon premier entraîneur, qui m’a fait débuter à l’âge de 17 ans en Division 3 à Rodez, c’est Michel Poisson. Je lui serai reconnaissant à vie. Il est venu me chercher à Auxerre. J’étais dans ma construction de personne, j’étais un jeune homme. Il m’a permis de faire ma carrière. Son relationnel avec les joueurs… Il a eu une réel importance pour moi. Après, j’ai appris des uns et des autres, j’ai adoré, Jean-Louis Gasset, il y a eu aussi des entraîneurs plus distants comme Alain Michel, je vous dis, j’en ai connu une vingtaine… Il y a des choses que je ne comprenais pas mais maintenant que je suis entraîneur, je comprends la position qu’ils pouvaient avoir, vis à vis de moi. Avec le recul, et même si parfois j’étais en colère, j’ai juste envie de leur dire merci, même si cela a été plus difficile avec certains.

« Ma tête fonctionne tout le temps »

Après Nîmes, au début de votre carrière d’entraîneur, j’ai lu que vous aviez fait une dépression…
Mmm…

C’est arrivé après Nîmes, c’est bien ça ?

J’en ai fait plusieurs (rires) ! Il faut faire attention avec le mot « dépression ». Je souffre d’hypersensibilité aigüe », ce n’est pas une maladie. La perception des choses peut être très violente pour moi, encore plus en en fonction de la manière dont elles se présentent. Il y a deux licenciements qui m’ont fait beaucoup de mal et je pense que, oui, j’étais dans une dépression, il a fallu que je me fasse aider. Malheureusement, parfois, j’ai refusé, parce qu’on a l’impression que l’on peut s’en sortir seul, qu’on a les outils pour, et comme j’étais persuadé que j’allais m’en sortir seul, j’ai refusé l’aide. Je considérais que si j’étais dans cette position, dans cet état, c’est parce que c’était moi qui m’y étais mis. Les gens ne se rendent pas toujours compte de ce que l’on peut traverser après. Je n’aime pas trop en parler…

Cela a été des moments très compliqués. Il y a eu une grosse remise en questions, à la fois sur soi et sur mon métier. Vous vous en posez, des questions… Sur vous, sur ce que vous savez, sur ce que vous ne savez pas, sur ce que vous savez déjà… Dans ces moments-là, on se demande si on sait déjà tout sur nous-mêmes. Comme je souffre d’hypersensibilité, ma tête fonctionne tout le temps, et ça devient infernal… Quand vous vous faites virer, il peut y avoir des raisons légitimes, ok, mais si c’est pour des raisons qui n’en sont pas, pour des raisons de personnes, pour des raisons politiques, pour des raisons de comportement, je me pose la question : pourquoi ? Franchement, on morfle. J’ai vécu des moments très difficiles. J’ai eu cette discussion récemment avec un ami qui est dans le monde du foot pro, quelqu’un que j’aime beaucoup, or je ne le savais pas, il m’a avoué qu’il était tombé en dépression pendant 6 mois alors que c’est quelqu’un de costaud, avec une grande expérience de joueur et d’entraîneur. On s’est mis à parler de ça. Il m’a dit qu’il s’était fait aider, sinon il n’aurait pas pu s’en sortir.

C’est un sujet délicat, qu’il faut prendre avec beaucoup de sérieux, parce que ça fait des dégâts humains et aussi des dégâts professionnels : combien d’entraîneurs ont complètement disparu parce qu’ils sont tombés en dépression ? Alors que la raison, ce n’était pas parce qu’ils étaient des mauvais entraîneurs, non. On n’y prête pas toujours attention. Après, j’entends les gens qui disent « Oui, mais c’est leur métier, ils l’ont bien voulu », ok, d’accord, mais … voilà.

« Parfois, il aurait peut-être fallu que je réfléchisse un peu plus ! »

En préparant cet entretien, on s’est aperçu que vous avez toujours trouvé des clubs … pas trop de temps mort, pas trop le temps de réfléchir justement…

C’est vrai… Mais parfois il aurait peut-être fallu que je réfléchisse un petit peu plus. J’ai toujours eu la chance d’avoir des opportunités. J’ai toujours travaillé, je n’ai pas eu peur non plus d’aller m’enterrer au Luxembourg, parce que je voulais quitter un peu la France pour des raisons personnelles. J’y suis allé par passion du foot. Je me suis retrouvé parfois dans des matchs devant 25 spectateurs ! Je me disais « mais qu’est-ce que tu fous là ? ». C’était la période du Covid, j’ai passé deux ans tout seul, la visibilité du championnat n’était pas très intéressante, le football là-bas était en train de se développer…

On peut aussi parler de ce club, le RC Luxembourg, où quand je suis arrivé, il fallait se maintenir, et au bout de 2 ans, on s’est qualifié pour les barrages de l’Europa League. J’ai le droit aussi d’en parler, alors que c’était un club quelconque, mais c’est l’amour du foot qui m’a fait aller là-bas. J’ai aussi passé 7 mois en Belgique à Tubize, en D2, il fallait sauver le club, on l’a fait, on m’a proposé de rester, j’ai refusé. C’est souvent l’appel du foot qui a été le plus fort. De toute façon ma fille le dit : « Avec mon père, y’a toujours un match de foot à la télé, même s’il n’y a pas de son, il y a l’image ! » Parce que j’aime profondément le foot.

« Avec moi, les gens s’arrêtent à la première image »

Parlons de votre image : vous en imposez, visage fermé, à fleur de peau : c’est une carapace ? Et cette hypersensibilité, d’où ça vient ? Tout cela est lié, non ?

C’est la vérité. Avec moi, les gens s’arrêtent à la première image. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est l’avis des gens qui me connaissent au quotidien, comme ceux avec lesquels je travaille. L’hypersensibilité, c’est arrivé en enfance : petit, j’avais souvent de longues discussions avec ma maman, pendant des heures, elle me demandait souvent « Comment tu sens les choses ? » ou « Pourquoi tu vois les choses comme ça ? », et je lui expliquais… J’avais aussi une perception des endroits, des gens, d’une situation où je pouvais me trouver. Je pouvais analyser ces situations. Ce sont les symptômes de l’hypersensibilité et j’ai grandi avec ça, malheureusement ou heureusement, ça je ne sais pas, je n’ai pas la réponse, mais cela m’a poursuivi. Parfois ça m’a servi, mais ça m’a souvent desservi, parce que, justement, voilà… Visage fermé, tête de con, méprisant… Mais je suis loin de tout ça. Est-ce que c’est inconscient de ma part de me mettre dans cette position pour me protéger ? Sûrement. Je suis parfois blessé de ce que je peux entendre, de ce que l’on peut me dire, mais c’est de ma faute, j’en suis le premier responsable, par rapport à l’image que je renvoie, mais j’ai grandi avec ça, j’ai évolué avec ça, j’ai reculé avec ça, j’ai progressé avec ça, et ça m’a amené à de grandes souffrances.

On parlait de limogeage : cela a été une grande souffrance, parce que l’amour et l’affection que j’avais donnés aux gens qui travaillaient avec moi, je ne sais pas s’ils l’ont senti ou compris, a été plus que développé pour moi, alors imaginez le retour de bâton… C’est comme la dépression, beaucoup de gens souffrent d’hypersensibilité, et l’on ne s’y intéresse pas spécialement. Tout le monde pense qu’on va s’en sortir, ok, effectivement, on s’en sort, mais on passe par des moments de solitude très-très longs, parce qu’on est obligé de s’isoler pour recharger la batterie. Parce qu’après être descendu bas, il faut remonter. Parce qu’on passe par des phases qu’on ne comprend pas. Je pense pouvoir m’améliorer avec l’âge et l’expérience même si, alors que j’ai presque 60 balais, il m’arrive de pleurer devant un film à la télé ou en écoutant une chanson, devant une émotion ou une situation particulière, devant un enfant. Je peux me laisser envahir par l’émotion, ça me fait craquer. Même mon épouse est parfois surprise de me voir touché comme ça, alors que chez d’autres, peut-être que cela peur sembler banal, classique. Tous ces concepts de l’hypersensibilité ne sont pas simples à gérer, mais on vit avec.

Vous prenez les choses plus à coeur qu’une autre personne, c’est ça ?
Souvent ça m’arrive de dire aux joueurs que les mots ont leur importance. « L’importance des mots »… Pour moi, c’est comme une chanson, c’est comme une musique, ils résonnent dans la tête, dans l’esprit.

« La pudeur fait partie de mon éducation »

La dernière fois que vous avez pleuré ?

C’est devant une vidéo d’une jeune fille qui chantait une chanson incroyable d’Edith Piaf, ça m’a transporté. Je suis resté immobile. I-mmo-bile ! J’ai senti une larme venir sur moi. Je me suis demandé ce qui m’arrivait, ce que je faisais, j’étais seul… Ça m’arrive souvent.

Vous êtes pudique ?
Très pudique.

Vous auriez pu pleurer en public plein de fois, vous ne l’avez pas fait…
On me le reproche souvent… C’est comme après les matchs, je rentre tout de suite aux vestiaires, je ne reste pas sur le terrain, parce que si je peux me faire le plus discret possible, m’effacer, je le fais. Je sais bien que certains vont dire « Mais si tu es pudique, alors pourquoi tu fais des émissions de télé ? », ok, mais pour moi, mais ça n’a absolument rien à voir. La pudeur fait partie de mon éducation. En fait, tout se regroupe quelque part avec l’hypersensibilité.

Vous vous regardez à la télé, pour faire votre autocritique ?
(Il hoche de la tête en faisant non). Parfois ça m’est arrivé, bien sûr, quand je suis tombé sur l’émission qui repassait, j’ai regardé cinq minutes, puis j’ai éteint. Mon épouse me dit les choses, voilà, c’est suffisant (rires) !

« D’écouter les autres, ça m’a fait beaucoup de bien »

Vous ne prenez pas de cours pour la télé ?
Non, aucun (rires) ! Mais ça aussi, c’est un exercice pas facile, parce que j’ai toujours pris ça comme un exercice. J’ai appris beaucoup de choses aussi, sur ce milieu de la télé, sur le monde des journalistes, des chroniqueurs, et ça me sert dans ma vie de tous les jours. Sur le plateau, je fais des analyses, je donne un avis, ok, mais il y a aussi l’avis des autres, et au lieu de m’arrêter au mien, parce que j’ai eu ce défaut de n’écouter que moi, eh bien d’écouter les autres, d’avoir aussi leur avis différents, ça m’a fait beaucoup de bien. Je m’en sers comme thérapie, antibiotique, comme médicament. C’est une des raisons aussi pour lesquelles je le fais, et puis ce n’est pas désagréable, on fait de belles rencontres.

Régis Brouard a joué à : Auxerre (centre de formation), Rodez (D3, D2), Montpellier (D1), Bourges (D2), Niort (D2), Red Star (D2), Caen (D2), Nîmes (D2) et Cannes (National).

Régis Brouard a entraîné à : Rodez (CFA2 puis CFA),  Nîmes (National), Quevilly (CFA puis National), Clermont (Ligue 2), Niort (L2), Tubize (D2, Belgique), Red Star (National puis Ligue 2), RC Luxembourg (D1), Sporting club de Bastia (Ligue 2). Au FC Rouen (National) depuis novembre 2024.

  • Texte : Anthony Boyer / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
  • Photos : Bernard Morvan
  • Suivez-nous sur nos réseaux sociaux (Facebook, X et Instagram) : @13heuresfoot
  • Visitez le site web 13heuresfoot
  • Un commentaire, une suggestion, contactez-nous (mail) : contact@13heuresfoot.fr