La voix incontournable du championnat, qui devient la Ligue 3 cet été, ouvre sa boîte à souvenirs et partage son regard aiguisé sur un football à part. Il retrace treize ans d’une tranche de vie passionnelle passée à raconter et médiatiser une compétition si unique.
Par Anthony BOYER / aboyer@13heuresfoot.fr – Photos Philippe LE BRECH (sauf mentions)
Hasard du calendrier, c’est dans les locaux de VisioProd, « là où tout s’est arrêté après le dernier multiplex, le 15 mai dernier, là où on enregistrait Le tour des stades », qu’Emmanuel Moine, « Manu » pour les nombreux intimes, est installé pour évoquer le National. SON National. Qu’il connaît sur le bout des ongles.
La Bible du National

Ne cherchez plus, la Bible du National, c’est lui ! « Manu » est une encyclopédie et connaît tout sur tout, et, surtout, se souvient de tout. Un vrai livre ouvert ! Avant le lancement du nouveau championnat de Ligue 3, dont le coup d’envoi sera donné le samedi 8 août pour la journée inaugurale, qui mieux que le natif de Blois – « Je n’ai rien à voir avec cette ville, que j’ai découverte une fois pour aller commenter un match de foot (rires) ! » – pour parler du désormais feu National, dont le clap de fin a vu les accessions du Dijon FCO et du FC Sochaux Montbéliard en Ligue 2, et la chute au 4e niveau du Stade Briochin et de La Berrichonne de Châteauroux.
Il y a bien son complice Vincent Magniez, avec qui il partage le micro le soir des matchs, qui pourrait en parler des heures, mais il a déjà eu les honneurs de 13heuresfoot ! Ayant pris connaissance de cet entretien avec Manu, Vincent Magniez a pris soin de nous glisser un petit message pour son ami : « N’oublie pas de lui demander combien de pots de gel par jour il met sur ses cheveux et quand est-ce qu’il compte passer son permis de conduire ?! »
Il y a bien Philippe Le Brech, personnage incontournable du football amateur et qui, derrière son objectif, a mitraillé quasiment toutes les équipes et tous les joueurs depuis la création du National, en 1993 ! Lui aussi est déjà passé sur 13heuresfoot !
Alors, s’il n’en reste qu’un, c’est lui ! C’est « Manu » Moine. La « voix » du championnat avec son célèbre « Woh po po po po ! « Manu » le passionné. « Manu » le passionnant. « Manu » l’entraînant, qui pourrait conter dans un livre toutes les petites histoires qui ont fait le sel et le charme fou du National, livrer toutes les anecdotes inavouables et parler de tous ces personnages attachants rencontrés au fil des centaines de matchs commentés.
Amour et passion

« Manu » et le National, c’est une histoire d’amour qui a commencé en 2010/11, lorsque le SC Bastia, « son » club, caracolait en tête du championnat. Ce sont ses origines corse qui ont parlé (du côté de sa maman). Alors, forcément, au moment de retracer 13 ans de commentaires, soit près d’un tiers de sa vie (il a 37 ans), le Sporting revient souvent dans les conversations, mais pas que : il y a aussi l’escadron noir du CA Bastia, dont l’épopée jusqu’en Ligue 2 (en 2013) l’a particulièrement marquée. « En fait, je m’intéressais déjà au National avant de le commenter, parce que le SC Bastia jouait à ce niveau en 2010, raconte Manu; et en 2011, alors que j’étais en école de journalisme à Paris, dans le XIIIe arrondissement, pas loin du stade Charléty, on avait monté une web-radio avec le Paris FC. C’est comme ça que j’ai eu le coup de coeur ! Je voyais le National comme un championnat amateur, comme le championnat des boulangers, je le regardais de loin… Mais je comprends très vite que c’est un autre football, que tu peux le vivre d’une autre manière, que c’est un championnat ouvert et que l’on peut y faire plein de trucs. »
« Manu » et le National, c’est une histoire passionnelle qui a commencé en août 2013, lui au micro, Vincent Magniez en bord terrain. Tous les deux sont non seulement devenus les voix du championnat, mais aussi les références, les visages et, quelque part, les stars, les têtes de gondole du commentaires. Des incontournables !
Rendez-vous sur Ligue 1+ ?
S’il faut deux équipes pour faire un bon match de foot, alors il faut deux personnages opposés pour raconter les belles histoires de ce championnat sous-exposé, qu’ils ont, à leur manière, avec leur ton sans filtre, décontracté mais pas trop, sérieux mais pas trop, contribué à médiatiser.
La saison prochaine, la Ligue 3 sera diffusée sur Ligue 1+. Fin de l’histoire pour le duo magique ? Rien n’est à ce jour arrêté. L’on sait juste que c’en est terminé de la gratuité de la diffusion du championnat sur la chaîne Youtube de la Fédération Française de football (FFF TV), puisqu’il faudra être abonné à Ligue 1+, une chaîne payante, pour suivre et regarder la compétition qui promet sans doute une meilleure exposition.
Interview
« J’admire les joueurs de National ! »

Premier match commenté ?
Amiens-Colmar, le 3 aout 2012. Je crois que ça avait fait 1-1. Jonathan Kodjia marque pour Amiens… non, c’est Oumar Pouye et Frédéric Marques pour Colmar. J’avais adoré cette équipe de Colmar avec le duo d’attaquants Marques / Louisy-Daniel, il y avait aussi Haaby en défense centrale, avec la coupe au carré, et Cédric Liabeuf en chef d’orchestre. Quand tu commences le National avec ce genre de mecs, t’es obligé de tomber amoureux de ce championnat !
Combien de matchs commentés ?
Je n’ai jamais compté. Grosso modo… (Il compte) Après, il y a eu la coupure pendant deux ans, Quand MaChaineSport a eu les droits et que c’était le duo « Nico » Villas et Raymond Domenech qui commentait, donc sur une douzaine de saisons, ça doit faire entre 250 et 300 matchs.
Dernier match commenté ?
Alors, la dernière fois que j’ai parlé de National, c’était lors du Multiplex pour la 34e et dernière journée. Sinon, au stade, le dernier match commenté, c’était Versailles – Orléans (J33). Pour la petite histoire, j’avais vu que Fahd El Khoumisti, l’attaquant d’Orléans, était à quelques buts d’égaler le record de Kevin Lefaix (87), même si je sais que tu as parlé d’un autre joueur (Cyril Arbaud), qui serait 2e meilleur buteur de l’histoire, mais dont on n’a pas le nombre exact de buts marqués. J’aurais adoré que, pour ma dernière en National au stade, Fahd El Khoumisti marque l’histoire.
« Avec Vincent (Magniez), on aimait bien les après-matchs »

Meilleur souvenir de National ?
Oh la la, n’en garder qu’un seul, c’est dur. Je vais en citer plusieurs. J’ai un souvenir de fou du CA Bastia, parce que je suis d’origine corse et que c’est la première année que je commente (en 2012-13). Et le club monte en Ligue 2 ! Je tombe amoureux de ce projet autour de Stéphane Rossi, l’entraîneur, et d’Antoine Emmanuelli, le président, parce que, cette année, on les croise plusieurs fois en déplacement, dans les hôtels, au même moment. Du coup, un lien de dingue s’est crée. Je me souviens qu’après un match à Cherbourg, on s’est retrouvé à l’hôtel à boire de l’armagnac et à fumer un cigare, à raconter des histoires de foot, à rigoler. C’est vrai aussi qu’avec Vincent (Magniez), on aimait bien les après-matchs et les joueurs le savaient (rires).
Première grosse émotion ?
Quand le CA Bastia est monté en Ligue 2 ! L’autre belle émotion, ce fut d’avoir pu commenter le titre du Sporting-club de Bastia en 2020, au stade Diochon, contre QRM, et en plus, à la fin, Yohan Bocognano le capitaine m’offre son maillot et me remercie. En fait, ce sont des souvenirs qui sont liés à la Corse, une région qui m’est chère : ma maman est originaire de Brando, au-dessus de Bastia, et le quartier, c’est Friscolaccio, à 5km au nord de Bastia.
J’ai aussi beaucoup de souvenirs liés au Red Star. Je me souviens d’un Red Star / Saint-Brieuc (2022/23), quand ils sont mathématiquement en Ligue 2 pendant 20 minutes alors que Dunkerque est mené face au Mans, et un truc se passe dans le stade, à la fin, tout le monde est en larmes parce que Dunkerque a gagné et monte. Là encore, ce fut un grand moment d’émotion. J’ai pris un malin plaisir à suivre les trois années d’Habib Beye au Red Star, « journalistiquement » parlant.
Le drame Hugo Aine

Pire souvenir de National ?
Sans aucun doute, c’est la crise cardiaque d’Hugo Aine en plein match, lors de Red Star – Chambly (le 29 septembre 2017). Cela me fait encore quelque chose là, rien que d’en parler. Ce soir-là, j’ai pensé à arrêter. La scène fut violente. Et, en tant que journaliste, je n’ai pas su gérer ce moment. Les parents d’Hugo sont restaurateurs en Corse, ils regardaient le match, et j’ai pensé immédiatement à eux. On a compris que c’était très grave. On n’a pas parlé de crise cardiaque à l’antenne avec Vincent, on a parlé de blessure… On n’a pas voulu catastropher la situation, d’autant que l’on n’avait pas d’information. Tous les mots que l’on pouvait dire allaient avoir une conséquence sur les familles, les amis, etc. Du coup, on a préféré ne pas trop en dire parce qu’on avait peur de ce que l’on pouvait avancer.
On en a discuté par la suite avec Hugo, on ne voulait pas faire du sensationnel, il a compris, ses parents aussi. Je me dis que, heureusement que l’on a agi comme ça. Heureusement aussi qu’il y avait le médecin du Red Star, car Hugo a été pris en charge en urgence, je pense que ça lui a sauvé la vie même si cela sonnait en même temps la fin de la carrière d’un super espoir. Hugo avait de la classe dans ses relances, une intelligence de jeu, c’était un dur au mal dans le combat alors qu’il était longiligne et pas le plus impressionnant physiquement. Quelques années plus tard, on a invité Hugo aux Trophées du National à Clairefontaine, l’émotion était folle, à la fois pour lui et aussi pour Vincent et moi. En fait, quand il arrive un truc comme ça, on se remet en question, on se demande pourquoi on fait ce métier-là…
Le plus beau match que tu as commenté ?

Il y en a un paquet mais celui qui me revient immédiatement en tête c’est le Red Star – FC Rouen, en début de saison en 2023 (J5, le 11 septembre), il y a 2 à 0, puis Rouen revient à 2-2 et Achille Anani marque dans le temps additionnel pour le Red Star, il retire son maillot, et prend un 2e jaune ! Il y avait une intensité de ouf et, techniquement, deux supers équipes. Après ce match, je me suis dit « On va avoir une saison de dingue » ! J’ai aussi un autre match en tête, un US Quevilly – FC Metz (J5, le 31 août 2012), avec un score de tennis, 6 à 2 je crois (6-3 en réalité), c’était le Metz d’Albert Cartier avec Yeni Ngbakoto, Bouna Sarr, Diafra Sakho, Gaëtan Bussmann, etc., le club était monté en L2 puis en L1 dans la foulée. J’aurais pu citer un match à Nancy, où on a souvent passé de belles soirées, mais là, ce sont plus des souvenirs de stade où parfois, j’enlevais mon casque et je me disais « mais où est-ce qu’on est là ? » tellement il y avait d’ambiance et de bruit.
Rossi, Pochat, Ott, Beye, Le Mignan, Frapolli, Gonzalez, Ridira…

Plus beau but de National ?
Je me souviens d’un ciseau de Gabriel Etinof (Laval), un joueur pétri de talent. C’était une « Papinade » sur le terrain de Cholet, qui est élu plus beau but de la saison 2018/2019. J’avais une affection particulière pour Alexis Bosetti, je trouvais qu’il était hors-cadre, il m’avait offert un joli lob à Le Basser quand il jouait à Laval ! Avec lui, il se passait un truc quand il marquait. Mais des beaux buts, il y en a un paquet, il y a aussi celui de Rémy Boissier quand il arrive au Mans, face à Orléans, il prend le ballon, il perce, il y va tout seul, petit piqué devant le gardien, et il va célébrer avec les « worshippers ». Je pense à Billal Brahimi, qu m ‘a offert des buts extraordinaires au Mans, quel joueur !
La plus belle équipe ?
J’ai une grande tendresse pour le Red Star de 2014/15, mais je me demande si la meilleure équipe que j’ai vue, ce n’est pas le Concarneau de Stéphane Le Mignan en 2022/23 ou alors le Rodez de Laurent Peyrelade en 2018/19. Avec le Bastia de 2010/11, ce sont les plus grosses équipes de l’histoire du National. Ce Bastia-là, c’était un rouleau compresseur. Ils ont battu un tas de records. Je crois même qu’aux élections présidentielles, des gens ont voté pour le coach Frédéric Hantz à Bastia, il a dû y avoir une cinquantaine de bulletins (rires) !

Un coach qui t a marqué ?
Y’en a plein. Forcément, celui qui m’a marqué, parce qu’on l’a accompagné à ses débuts, c’est Habib Beye. On a vu sa construction. Il est passionnant. Je sais qu’il est clivant mais il est passionné par le jeu. C’était intéressant de suivre son évolution. J’ai beaucoup aimé aussi Stéphane Le Mignan, on l’a vu dans des moments très bas avec Créteil et dans des moments très hauts avec Concarneau, il est passé par Boulogne aussi. On a vu l’éclosion d’Olivier Frapolli, l’entraîneur qui a tous les records aussi avec Mathieu Chabert. En fait, je suis obligé d’en citer plein ! Olivier Frapolli, on l’a vu devenir entraîneur, à l’époque d’Orléans, avec Nicolas Belvito et Emiliano Sala en attaque, ce fut le premier à mettre en place la défense à 3 ! Il est monté assez rapidement avec l’USO.
Il y a aussi Alain Pochat ! Moi, je suis dans le « Pochisme » le plus total ! Alain, c’est quelqu’un qui nous a ouvert les portes, jusqu’à aller boire le café avec lui dans les vestiaires, un truc que personne ne fait aujourd’hui ! Il nous faisait du tableau noir avant les matchs pour expliquer ce qu’il avait mis en place et comment l’adversaire jouait. Franchement, c’était extraordinaire ! Avec Alain, tu discutais d’égal à égal, il n’y avait pas de barrière, il rendait le football simple dans ses réponses.
Dans la même veine, il y a Damien Ott, c’est exactement comme Alain Pochat, ce sont des mecs qui ont plein d’idées. On a souvent caricaturé les entraîneurs de National, en les comparant à des profs d’EPS, mais avec Damien Ott, tu t’assois, et 48 heures après, il parle encore football ! C’est un puits de science et de savoir, un puits de passion aussi, avec des réflexions sur le management, un fou de jeu, un fou de football total. Un jour, je commente à Colmar, j’avais de la fièvre, j’étais crevé : Damien Ott me propose un remontant, il fouille dans une armoire à pharmacie et me file un verre de « Schnàps » qui devait dater de 1978, là, j’ai pris un de ces coups de chaud !!! Je sentais mes sinus couler, mes yeux pleurer. Il m’a dit « Reprend un coup », et ça m’a tout débouché, même s’il faisait 47 degrés dans ma tête (rires). J’ai pu commenter, je suis resté professionnel jusqu’au bout (rires) ! Evidemment, il y a Stéphane Rossi. C’est un monsieur, pour qui j’ai beaucoup de respect. Cette année, j’ai adoré Jordan Gonzalez à Versailles, il a des idées, idem pour Baptiste Ridira (Dijon). Ces entraîneurs ont un supplément d’âme. Et Vincent Hognon, pour ce qu’il a réalisé avec Sochaux cette saison. J’en oublie plein !
« On a défendu la ligne éditoriale du National »

Inversement, un coach qui ne t’a pas marqué ?
Certains sont passés comme des comètes, des étoiles filantes. Quand j’ai commencé, en 2012-2013, des clubs arrivaient avec de grosses ambitions, de gros projets, mais en fait, ils n’étaient pas si structurés que ça en back-office. Je me souviens d’un « génie » au Paris FC, je ne vais pas le citer… bref, ce n’était pas ça. Mais parce que ce boulot, il est dur. C’est pour ça, la plupart des coachs que j’ai cités dans la question précédente, ils sont dans le top 10 des plus capés du National ! Ce qui me choque, c’est qu’un coach comme Jordan Gonzalez est plus jeune que moi, et il arrive à tenir une structure, ça m’impressionne. En fait, on n’a jamais eu de rapport définitivement conflictuel avec un entraîneur.
Mais on a eu des accrochages, et c’est normal en 13 ans de National. Parce que parfois, on fait des conneries, et puis un coach peut être susceptible ou paranoïaque. On a eu un accrochage avec Richard Déziré, un mec que j’adore. Il nous a plantés à l’antenne, parce qu’il avait mal digéré un truc que l’on avait dit sur lui, parce que l’on avait été mal rencardé, c’était quand il était à Créteil; il nous l’a fait payer, mais je comprends. La pire erreur que l’on a commise, c’est avec Claude Robin, quand il entraîne Dunkerque. C’est quand la Covid-19 stoppe le championnat. Jean-Pierre Scouarnec, le président, cherchait une storytelling pour s’en séparer. Et nous, malheureusement, on a répété des choses sur lui. On a eu une discussion poignante et émouvante avec Claude Robin quand il est devenu ensuite entraîneur d’Orléans : il était venu nous « attraper » avec Vincent. C’est mon plus gros regret en National. On a pourtant toujours fait attention avec Vincent de mettre des barrières, sauf à ce moment-là. C’était une connerie.

Un joueur marquant ?
J’ai une liste de 50 joueurs ! Déjà, Kevin Lefaix, le tueur à gages : il aurait dû faire une plus grosse carrière en Ligue 2, mais il avait choisi une autre vie. Fahd El Khoumisti, on oublie son travail à Concarneau, c’était lui le premier à activer le pressing, à faire le repli défensif aussi pour apporter de l’équilibre, il avait une grande importance dans le jeu; Fahd, c’est l’assurance tous risques et il a une telle assurance, un truc que j’ai rarement vu chez les attaquants, il est archi-superstitieux. Je l’avais croisé en début de saison dernière et je lui avait dit qu’il était à 20 buts du record de Kevin (Lefaix, 87 buts), et il m’avait répondu « Tu me connais, je vais la claquer ma saison à 20 buts ! » Et il en a quand même mis 18 !

J’ai adoré la personnalité d’Umuk Bozok, Julien Maggiotti le tube de Laval, mais mon joueur préféré, all time, c’est Michel Moretti, un tel charognard au CA Bastia et au SC Bastia ! J’ai aimé aussi Cédric Liabeuf, Merwan Ifnaoui et aussi Ngolo Kanté qui a changé la face d’un match un jour à Boulogne contre Cherbourg ! Je veux en citer d’autres, Emiliano Sala, Wilson Isidor, un Thierry Henry du National, Billal Brahimi, un coup de coeur, pour le volume de jeu, l’inspiration, la technicité, Andrew Jung, la classe internationale, et même des Jonathan Rivas, un mec à l’ancienne, 2e meilleur buteur du National en activité : récemment, après Versailles-Fleury, Jonathan a retiré son maillot et nous l’a jeté. Je fais ce boulot-là parce que je suis fan des joueurs. Je n’aurais jamais pu jouer au foot. Je les respecte pour ça. Je les admire. On a défendu la ligne éditoriale du National pour ça, pour eux, du coup, on a souvent été bienveillants avec les joueurs du National, parce qu’on partait du principe que si nous, Vincent et moi, ne parlions pas d’eux, n’expliquions pas qui ils étaient, personne ne l’auraient fait, ou en tout cas pas tant de médias que ça.
Un président marquant ?
Antoine (Emmanuelli, CA Bastia, Bastia-Borgo, Borgo), forcément, mais je ne peux pas citer que lui, il y a aussi Thierry Gomez (Le Mans FC), que j’ai découvert vraiment sur le tard, quel bonhomme ! J’ai une affection aussi pour le président du Red Star, Patrice Haddad, pour des raisons personnelles, et avec lequel j’ai un lien. J’ai adoré Claude Ferrandi (SC Bastia), et cela dépasse le simple fait d’être Corse, c’est le pari du quadra qui est un entrepreneur épanoui, et qui arrive dans un bourbier, dans un monument, et avec Jérome Negroni, ils sont venus sauver le monument Bastia. J’ai eu de gros accrochages avec Gilbert Guérin, le président d’Avranches (décédé en octobre 2023), et aussi des moments incroyables avec lui : Gilbert ne pouvait pas laisser indifférent, rien n’était neutre avec lui. Il m’amenait au resto après les matchs et m’expliquait le « WM », et me disait « tu m’emmerdes avec ton 4-4-2 ». Gilbert, c’était la folie, c’était le National comme on l’aimait, un National un peu folklo, tu vivais vraiment le foot. Le président Mohamed Tria aussi à Lyon-Duchère, à l’époque de Karim Mokeddem, était une personnalité.
Bauer, le mythe

Le plus beau stade ?
J’ai une affection particulière pour le sta
de Bauer, au Red Star, c’est un sacré mythe. J’ai grandi dans le nord-est de Paris, et avec mon père, on passait à côté du stade, et le fait de pouvoir commenter là-dedans, tu sens le poids de l’histoire. Bon, maintenant, ça a changé avec les travaux mais quand tu y rentres, il y a toujours ce truc, mais l’ancien Bauer, quand même…. J’ai eu la chance de commenter à Nancy, à Sochaux, j’avais l’impression d’être en Ligue 1. C’était des soirées particulières.
Je n’oublie pas non plus ce match que nous avions commenté, mais c’était en National 2, le fameux Sedan-Bastia à Dugauguez qui, pour des problèmes techniques, n’avaient pu être diffusé. Le stade était à guichets fermés ! Mais il y a aussi des petits stades qui ont un charme fou, comme le stade de L’Idonnière, au Poiré-sur-Vie : franchement, on ne va pas se mentir, c’était sans peut-être le plus moche et le plus petit du championnat, avec la main courante, mais c’était blindé, le taux de remplissage m’avait impressionné. Et l’ancien stade de Chambly, le fameux stade des Marais, aussi. Dans la même veine, il y a aussi le stade Massabielle aux Herbiers. J’avais adoré le stade Pourcin à Fréjus aussi, j’y étais allé quand ils avaient affronté Colmar en 2013, un match important pour la montée. Après, quand le FC Rouen joue à Diochon, c’est vraiment fou, pareil à Le Basser, à Laval, ce sont des stades typiques du National.
Le pire stade ?

J’en ai parlé pendant les Trophées du National, je crois que le stade Bauer pendant les travaux, c’était l’enfer : on a commenté avec Vincent sur une nacelle à 8 mètres de haut, un soir de brouillard, Vincent avait le vertige, ça tremblait, c’était l’angoisse ! Quand il pleuvait, mes fiches prenaient l’eau, et ça foutait en l’air 6 heures de travail de préparation. Dernièrement, même si j’apprécie Alexandre Mulliez et Fabien Lazare, les dirigeants du FC Versailles, et je sais que ce n’est pas de leur faute, le Camp des Loges …. Je ne veux pas faire le mec qui s’embourgeoise, mais parfois, on est mis dans des conditions qui ne nous aident pas dans notre travail. Le stade d’Orléans m’a un peu déçu, et pourtant j’y ai vécu des belles émotions dans mes premières années de National, même si y’a les « Drouguis » qui mettent l’ambiance. Mais le public est très dur au Stade de la Source, il est même capable de « plomber », de planter son équipe. Le stade Charléty, où jouait le Paris FC, et où va jouer le Paris XIII Atletico, est quant à lui beaucoup trop froid pour y vivre des émotions.
« Un multiplex, c’est très compliqué à commenter »

Plus gros fou rire à l’antenne ?
(Rire) Oui, mais je ne peux pas le raconter. Évidemment, il y a Vincent (Magniez) dans le coup. Sa spécialité, c’est de dire des conneries, et un jour, il fait une dinguerie à quelques secondes de prendre l’antenne, le jingle se passe, et là je suis explosé de rire, je ne peux pas reprendre mon souffle, c’était à Tours. Cela a duré 2 minutes, ce n’était pas professionnel du tout de notre part, mais je n’ose même pas t’expliquer ce qui s’est passé. Vincent, il est capable de faire des trucs de dingue ! Il a réussi à faire rire le président du Poiré-sur-Vie, Yves Cougnaud, un sacré monsieur, chef d’entreprise, qui n’aimait pas trop l’exercice de l’interview : je crois que Vincent lui avait dit « Alors, président, le Poiré survole le National ou le Poiré survit en National », un calembour comme ça. Et aussi Olivier Frapolli, quelqu’un de très flegmatique, mais qui a de l’humour, qui est très fin, mais avant de le faire rire, il faut s’accrocher, et là, le fou rire à l’antenne ! Même avec Philippe Diallo, le président de la FFF, aux Trophées du National, Vincent lui fait une blague, et ça a détendu l’atmosphère. C’est la force de Vincent, ça !
Plus grand moment de solitude ?
C’est pendant le match Red Star – FC Sète (saison 2022-2023), quand le Red Star est vendu à 777 Partners, parce que je sais que les supporters vont faire quelque chose, et le match est arrêté d’abord 5 minutes, puis définitivement (à la 38e, alors que Sète menait 1 à 0). Et ce soir-là, Vincent n’était pas avec moi. Mais avant d’arrêter le match, l’arbitre respecte le protocole de 45 minutes, et là, je me retrouve à l’antenne, à broder, tout seul, c’était un peu relou. Cela m’était déjà arrivé lors d’un Colmar-Luzenac (en avril 2013, 1-1), quand un rétroprojecteur s’était arrêté, mais Vincent était avec moi, en bord terrain, et on était resté plus de 40 minutes à animer le truc à l’antenne !

Un rituel avant le match ?
Oui, ma journée de match est chronométrée à partir d’un certain moment. Au début, on avait le même rituel avec Vincent, on allait au stade ensemble, il avait sa compilation de musique avec ses vieux classiques, et on chantait. Sinon, je mange à une certaine heure (rires), je sais, c’est complètement con, j’écoute une certaine musique, je prends toujours 10 minutes pour moi au stade, seul. En fait, tout est réglé comme du papier à musique. Je me garde aussi toujours une demi-heure sur le terrain avant le match pour aller chercher les dernières infos, prendre le ressenti des joueurs, etc.
Le match le plus compliqué à commenter ?
Ce n’est pas un match, c’est l’exercice du multiplex en National. C’est très compliqué (rires). Surtout le soir des matchs de la montée, ce championnat est tellement homogène, tellement serré, que tu es obligé d’avoir ta feuille de calculs avec toi, avec tous les scénarios possibles, avec les différents goal-average et leurs déclinaisons, on peut dire des bêtises en fonction de tout ça, on est obligé de garder un oeil sur tous les mêmes matchs en même temps, parfois même il arrive qu’on se mette à en commenter trois ou quatre en même temps. Honnêtement, c’est vraiment un exercice réjouissant mais difficile.
« Le National, c’est un microcosme, une famille »
Le match le plus émouvant ?

Le titre de champion de Bastia, en 2021, sur le terrain de Quevilly Rouen, à l’avant-dernière journée ! Je ne pensais pas qu’un jour je commenterais ça. J’ai toujours vu le Sporting comme un monument. Il y a eu beaucoup de matchs émouvants, je pense au Red Star – Saint-Brieuc (4 avril 2021, 0-1), quand j’ai vu des gens en larmes après le match, ça m’a pris aux tripes. Quand je réfléchis bien, j’ai eu aussi des grandes émotions quand DAZN m’a donné la possibilité d’aller commenter en Ligue 1 et que j’ai pu aller sur site. Par exemple, j’ai croisé Christophe Pelissier avec Auxerre, cela m’a fait une vraie émotion, et idem quand j’ai commenté un but d’Esteban Lepaul ou que j’avais Gaëtan Perrin en interview.
J’ai revu Habib Beye à Montpellier à l’hôtel, quand il entraînait Rennes. En fait, de retrouver tous ces acteurs qui sont passés par le National, là, en Ligue 1, c’était vraiment ouf. Je me disais qu’ensemble, on avait raconté une belle histoire. Quand tu vois Randal Kolo Muani rater son occasion contre l’Argentine en finale de la Coupe du Monde ou N’Golo Kanté être sacré champion du monde, ça fait bizarre ! Ce sont des moments qui n’appartiennent qu’à toi. Je me souviens avoir interviewé Franck Ribéry lors de ma première année de National, et il m’avait parlé de ses années passées dans ce championnat (à Boulogne, Alès et Brest), le feeling était bien passé. J’ai commenté FC Rouen – SM Caen cette saison, on parlait de Lamine Sy à l’antenne, qui joue à Auxerre cette année (il a joué à Rouen et à Caen), on ne savait pas qu’il était au stade, et à la mi-temps, on le voit arriver et il nous file un maillot d’Auxerre !
A Nice, je fais un plateau pour DAZN, et y’a Billal Brahimi, que j’avais connu au Mans, qui passe à côté de moi, me met une petite tape amicale en me disant « Oh qu’est-ce tu fous là ? » ! En fait, il y a un truc qui se passe avec ces gars-là. Pour le comprendre, il faut passer par le National, c’est un microcosme, c’est une famille, joueurs-dirigeants-entraîneurs-suiveurs, on y croise des gens dont personne ne parle, comme Philippe Le Brech, le photographe, c’est une personnalité du championnat, ça fait des années qu’il est sur les terrains, même toi aussi Anthony, avec tout ce que tu as connu dans ce championnat. En fait, en National, tous les gens se mélangent, se font confiance.

Le National, en trois mots ?
Hybride, charmant et véritable.
On t ‘a déjà confondu avec qui ?
Avec Grégory Sertic ! Je te jure que c’est vrai. Je ne l’ai pas mal pris (rires).
Selon toi, tes qualités et tes défauts de commentateurs ?
Défaut, je suis trop bavard, qualité, je pense que je travaille un peu plus que les autres.
Tu te regardes après les matchs ?
Systématiquement, oui, au moins une mi-temps. Ce n’est pas que pour moi, c’est pour la production, et aussi pour le travail que l’on fait avec Vincent.
Le club que tu n’as jamais commenté ?

Le RC Strasbourg. Je collaborais un peu avec MaChaîneSport à ce moment-là, notamment pour le magazine « Objectif Ligue 2 », malheureusement, ou plutôt heureusement, c’est l’excellent « Nico » Vilas qui commentait pour MCS avec Raymond Domenech.
Le match où il y a eu la plus grosse bagarre ?
Il me semble que c’est lors d’un Red Star – Paris FC ou un Paris FC – Créteil, qui s’était terminé à 9 contre 10.
Un club qui te manque en National ?
Ah, ouep… J’avoue que les passages de Rodez, du Mans, ça me manque, et commenter à Bauer aussi, ça me manque !
La superstition des joueurs et des dirigeants
De quel club étais-tu le chat noir ?
(Rires) Je n’étais le chat noir d’aucun club mais y’a plein de dirigeants qui pensent que Vincent et moi étions des chats noirs ! Une fois, Michel Mallet, le président de Quevilly Rouen, à la fin d’un match, nous avait dit, de manière pince-sans-rire, « Il va falloir que j’appelle la Fédération, que je fasse quelque chose, parce que vous nous portez l’oeil messieurs. Quand vous venez, on ne gagne jamais. Je vais voir s’il n’y a pas d’autres commentateurs » (rires). Je sais bien que c’était une blague, mais avec Vincent, dans la voiture du retour, on s’est quand même demandé s’il n’y avait pas un fond de vérité dans ses propos ! Antoine Emmanuelli aussi, c’était un spécialiste, peut-être même le plus superstitieux de tous. Quand il nous voyait, il nous disait « Ah, c’est vous, c’est bon, on sait qu’on va gagner ! » et s’il ne gagnait pas, il nous disait « maintenant je ne veux plus vous voir, vous êtes des chats noirs ! »
Il y a même des joueurs superstitieux, qui nous évitaient pendant la reconnaissance du terrain, parce qu’ils savaient qu’on allait discuter avec eux, qu’on allait leur sortir des « stats ». Il y en a même un, Kader Kraichi, qui ne voulait plus parler à Vincent par superstition à la reconnaissance terrain : il disait, « si je discute avec lui dix minutes, je sais que je vais rater mon premier quart-d’heure (rires) ! »

Tu es le porte-bonheur de quel club ?
Le CA Bastia, l’année où le club monte en Ligue 2, disait qu’on était leur porte-bonheur. Habib Beye l’a dit aussi. Bon, c’est surtout qu’ils avaient de supers stats à domicile ! Mais c’est vrai qu’on a toujours ces petites réflexions, « Ah y’a Moine-Magniez qui viennent commenter, c’est bon » ou « C’est pas bon » !
Manu Moine en Ligue 3 ?
Déjà, il n’y aura plus de diffusion par la FFF qui donne le traitement de la Ligue 3 à la chaîne Ligue 1+, qui récupère l’entièreté des matchs du championnat, qui finance la retransmission, qui va choisir ses formats, son équipe éditoriale. Avec Ligue 1+, on a la garantie d’avoir un diffuseur qui fait déjà de très belles choses sur la Ligue 1, on l’a vu cette saison, d’ailleurs, même Maxime Saada (le DG du groupe Canal+) a reconnu que Ligue 1+ avait fait du très bon boulot. La chaîne choisira ses équipes de commentateurs, c’est normal. Les matchs seront commentés sur place ou en cabine, mais le traitement du National tel qu’on l’a connu sur FFF TV, c’est fini.

Après, dire si je serai dans la Ligue 3 ou pas, je ne sais pas, mais quoi qu’il arrive, je la regarderai assidument. La Ligue 3, c’est une première pierre posée sur le National, le premier virage, mais il n’y a pas énormément de choses qui vont changer. Cela a été l’Arlésienne et finalement, le président Philippe Diallo l’a fait. On verra à l’avenir ce que cela représentera, quelle forme elle prendra. Ce n’est peut-être pas la révolution espérée, je vois bien les commentaires sur les réseaux sociaux, mais elle est en marche, et puis Rome ne s’est pas fait en un jour. Il faut laisser du temps. On en reparle dans 2 ou 3 ans. Ce qui est sûr, c’est que le championnat de L3 va être exposé, sa visibilité sera bonne. Le produit devient payant, gagne en qualité, et 11 millions sont injectés par la FFF pour structurer, mieux « brander ». En fait, on va crédibiliser cette division.
La Formule 1 ou le foot ?
J’ai 37 ans et je suis toujours incapable de choisir entre les deux sports ! La F1, c’est ma grande passion. Parfois, c’est un problème, parce que les calendriers se chevauchent. Mes premiers stages, je les ai réalisés dans les sports mécaniques, et plus tard, en 2018, j’ai lancé mon émission de F1 sur Youtube, PolePosition, ça a cartonné, ça m’a ouvert plein de portes, aujourd’hui j’ai la chance de bosser sur RMC avec la F1, j’ai commenté les 24 heures du Nürburgring, le Grand Prix de Monaco historique sur site, c’est une chance de dingue, parce qu’à la base, c’était un milieu très fermé, qui s’est ouvert avec la conquête de nouveau public. Je viens aussi de terminer ma deuxième saison pleine chez DAZN, avec la série A. Cette année, j’ai fait aussi le championnat des Pays-Bas et la Copa del Rey (coupe d’Espagne).
- Texte : Anthony BOYER / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
- Photos : Philippe LE BRECH (sauf mentions)
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