Élevé à l’école havraise, l’ex-défenseur avait rangé les crampons à 20 ans pour reprendre la boîte familiale, avant de replonger 6 ans plus tard, mais dans le rôle de coach. Aujourd’hui, il est celui qui a conduit l’US Chantilly du Régional 1 au National 2 et en 16e de finale de la coupe de France, où son équipe sera opposée à Rennes et à Habib Beye, qu’il avait rencontré lors d’un entraînement du Red Star. Un épisode qui l’a profondément marqué.
Par Anthony BOYER – mail : aboyer@13heuresfoot.fr / Photos : 13HF, Philippe LE BRECH et US Chantilly.

Chantilly. Son château, joyau du patrimoine français, son parc, ses Grandes Écuries. Son hippodrome, ses courses de chevaux et surtout son Prix de Diane. Sa forêt et ses près de 6 500 hectares. Sa crème fouettée délicate et onctueuse, tantôt sucrée, tantôt aromatisée. Et aussi son club de football installé dans le top 100 français depuis un an et demi, en N2, après deux accessions en quatre ans (de R1 en N3 en 2020 et de N3 en N2 en 2024).
Rarement une équipe de ce niveau n’avait aussi peu collé avec sa ville, haut-lieu de la bourgeoise et de la noblesse, très éloignée de l’image beaucoup plus « populaire » véhiculée par le ballon rond. Et dire que, au milieu de toute cette aristocratie coule l’US Chantilly, qualifiée pour la première fois de son histoire en 16e de finale de la coupe de France, et toujours en course pour un second maintien consécutif en National 2. Pas un mince exploit quand on voit les infrastructures loin d’être luxueuses et les locaux exigus du complexe sportif des Bourgognes.
Si le club de cette ville de 12 000 âmes en est là aujourd’hui et a tant évolué, il le doit au travail de ses dirigeants évidemment, l’on pense à son président Anthony Brice et à son comité directeur, mais c’est surtout le fait d’un homme : Yacoub Yassine. Cet ancien défenseur central passé par le centre de formation du Havre entre l’âge de 14 et 18 ans, sans parvenir à signer pro, avait complètement mis le foot de côté après deux saisons, ses deux premières en seniors, avec la réserve de Beauvais, en Division d’honneur. Il avait alors 20 ans.
Après une parenthèse de 6 ans qu’il raconte dans cet entretien donné dans son minuscule bureau au stade des Bourgognes, où le « onze » du FC Freyming, club de Régional 2 et futur adversaire en 32e de finale de coupe de France 5 jours plus tard, est dessiné au tableau (l’US Chantilly s’est qualifiée 3 à 0 sur le terrain du petit Poucet), et où les images de la récente défaite contre l’incontestable leader Thionville Lusitanos (1-2) tournent en boucle sur le grand écran, le natif de Beyrouth, au Liban (36 ans, 37 le 22 janvier), qui a grandi à 7 kilomètres de Chantilly, à Creil, dans l’Oise, nous a reçus.
Retrouvailles avec Habib Beye

Sous l’oreille attentive de son analyste vidéo Julien Piotrowski, il a évoqué son parcours, son ascension, son ambition pour son équipe et pour lui, sa vision du foot et… ses retrouvailles avec l’entraîneur du Stade Rennais, Habib Beye, qu’il va affronter dimanche à Beauvais en coupe de France ! Yacoub l’avait sollicité lors d’un entraînement du Red Star, en février 2024, auquel il assistait, à La Courneuve : « Il avait fait un exercice de reprises avec beaucoup d’intensité que je n’avais pas compris et je voulais qu’il me l’explique, on a discuté, ça a duré un long moment, et franchement, ce fut une conversation extraordinaire ! »
Dans ce long entretien, Yacoub Yassine évoque aussi l’évolution de son club, dont la particularité depuis la fin de l’été est de « délocaliser » pendant 6 mois ses matchs de National 2 à Senlis, à 10 km de là, le temps de laisser à la lumière du jour le soin de rejouer son rôle d’éclairage naturel, puisque le stade ne dispose pas de projecteurs.
10 000 spectateurs attendus à Beauvais

Mais l’US Chantilly n’est plus à un écueil près : en janvier 2025, la veille d’un déplacement à Créteil, la municipalité cantilienne avait publié un décret interdisant l’utilisation du terrain d’honneur alors que l’équipe de Yacoub Yassine était justement en train de s’entraîner dessus ! Ce qui avait valu l’intervention des forces de l’ordre afin de s’assurer que le message de la municipalité – « tout le monde dehors » – soit bien passé.
Cette même municipalité, qui ne fait pas du football sa priorité, va pourtant bénéficier bien malgré elle des projecteurs – pas celles du stade, hein ! – lors de son 16e de finale historique de coupe de France face au Stade Rennais (Ligue 1). L’événement le plus important dans l’histoire du club aura lieu dimanche 11 janvier (18h) au stade Pierre-Brisson à Beauvais, qui abritait autrefois des rencontres professionnelles (la dernière saison de l’ASBO en Division 2 remonte à 2001/2002) et aussi celles du FC Chambly. L’affiche va attirer 10 000 spectateurs, quand les rencontres de championnat de l’US Chantilly se déroulent devant plusieurs centaines de fidèles…
Cette mise en lumière doit servir le club afin de grandir et fidéliser un plus large public et aussi, peut-être, attirer de nouveaux partenaires. La coupe peut être ce formidable accélérateur, à condition que l’héritage soit bien « utilisé » et de continuer de raconter une histoire déjà bien entamée sous l’ère Yassine. Pour ce qui est de l’exploit, on rappellera juste que Chantilly n’a pas gagné un seul match à domicile cette saison en championnat, mais comme l’affiche se déroule à Beauvais…
Entretien : « Manager un groupe, ça ne s’apprend pas »

Yacoub, c’est ton prénom, n’est-ce pas ?
Oui ! Je sais, tout le monde croit que c’est Yassine ! Mais Yassine (avec deux « s »), c’est mon nom de famille !
Tes débuts au football ?
J’ai commencé à Creil (Oise) jusqu’à mes 14 ans, puis je suis parti pendant 4 ans au Havre, dont 3 années comme aspirant. Je jouais défenseur central ou latéral droit. Après Le Havre, j’ai eu la possibilité de signer à Sedan mais cela ne s’est pas fait, du coup je suis allé à Beauvais : la première saison, je jouais avec les U19 Nationaux et je commençais aussi à jouer en réserve en DH et la seconde année, en réserve, on est monté en CFA2. Ensuite, je suis encore resté quelques mois avant d’arrêter le football.
Pourquoi cet arrêt soudain ?
Mon papa a perdu son permis de conduire. Il avait une boîte de transport de messagerie, dont il était l’unique salarié. Il livrait des colis d’un point A à un point B (1), dans toute la France et aussi en Europe. Il travaillait à son compte et il fallait faire les livraisons. Il m’a dit « Tu es le plus grand de la famille, il faut que tu y ailles »… En fait, il m’a donné les clés et m’a dit « Demain, tu ne vas pas à l’entraînement, tu vas livrer ». Et à partir de cet instant, j’ai fait ça pendant six ans. J’ai repris l’entreprise, que j’ai développée et fait grossir, et qui est ensuite passée à 21 salariés. On a commencé à gagner des appels d’offre, et voilà. Notre siège était à Creil. On travaillait pour des donneurs d’ordre comme Chronopost, TNT, GLS.
(1). « La logique vous fera aller d’un point A à un point B. L’imagination et l’audace vous feront aller où vous désirez » (Einstein). Cette phrase est inscrite sur le mur, dans son bureau.

Mais tu n’avais aucune compétence au départ pour ce travail…
J’ai appris sur le tas alors que je n’y connaissais rien. Au tout début, je faisais une tournée, puis deux, puis trois, puis on engage un mec, puis deux puis trois… Parfois, j’allais livrer à Senlis puis à Hambourg en Allemagne ! Je rentrais à Creil, je dormais, puis j’allais charger à Nogent-sur-Marne et je repartais à Madrid ! Mais ça, je l’ai fait ça pendant un an. Parce que je me suis dit « ce n’est pas possible, je vais exploser » !
J’ai vu que l’on pouvait démarcher des sociétés de messagerie, comme un livreur qui vient chez toi quand tu as commandé une box ou un téléphone. Pour postuler chez ces donneurs d’ordre, il a fallu vendre mon savoir-faire. J’ai réussi à décrocher un rendez-vous chez Chronopost. Là, je tombe sur quelqu’un qui s’appelle Michaël Kaba et qui me reçoit. Moi, je venais pour travailler. Je lui ai dit que je sortais d’un centre de formation de football, que j’étais rigoureux et qu’avec moi, l’heure c’était l’heure ! Je lui ai dit aussi que j’étais déterminé, que personne ne l’était autant que moi, et que s’il m’expliquait le boulot, je serai le meilleur !
Mon discours lui a plu et en plus, il était fan de l’Olympique de Marseille, où jouait Steve Mandanda, que j’avais connu au Havre. Il a regardé sur internet pour voir si je ne racontais pas des conneries (sic), et pendant deux heures, on a parlé de football ! Finalement, il me donne rendez-vous le lendemain à 8h pour commencer à travailler. Petit à petit, il me forme, il m’apprend mon métier, parce que livrer 50 clients à Creil et livrer un colis d’un point A à un point B, ce n’est pas du tout la même chose. C’est ça qu’on appelle la messagerie. Là, j’ai des horaires, je gagne un appel d’offres, il y avait plusieurs tournées, j’ai commencé à embaucher et c’est parti.
« Mes formateurs au Havre m’ont donné envie de devenir entraîneur »

Du coup, tu as complètement mis le foot de côté …
Complètement. Je n’avais pas en vie d’aller faire des essais en Roumanie ou au Luxembourg. Au Havre, je gagnais déjà un peu d’argent, alors cela a été dur d’arriver à Beauvais, et sans manquer de respect à l’ASBO, j’avais l’impression de redescendre d’un cran. Je me suis dit que j’allais économiser de l’argent, que j’allais construire quelque chose, arrêter de regarder sans cesse les calories… Par contre, je continuais à regarder le foot, notamment les matchs du PSG et du Havre, mon club de coeur. Le HAC, c’est vraiment une école de la vie, c’est là où j’ai tout appris (2).
(2) Dans un entretien accordé au Parisien en 2020, voilà ce que disait Yacoub Yassine au sujet du Havre AC : « Là-bas, il formait des joueurs et des hommes, avec des valeurs. On nous apprenait à respecter l’adversaire, tout en cherchant à être meilleur que lui et à performer grâce à son travail. Je me suis nourri de ça et je m’en inspire aujourd’hui avec mon groupe, car je crois en ce discours. C’est l’état d’esprit qui guidera ce qu’on met en place. »
Qui sont les entraîneurs marquants que tu as eus au Havre ?
Mes quatre entraîneurs là-bas m’ont marqué. Johann Louvel, un meneur d’hommes, aujourd’hui directeur du centre de formation de l’Olympique Lyonnais, avec qui je suis toujours en contact. Mickaël Lebaillif, qui est aujourd’hui cadre à la DTN au Maroc. François Rodrigues, entraîneur-adjoint de la sélection nationale d’Arabie Saoudite, et qui m’a fait signer mon premier contrat aspirant. François, c’est un entraîneur très proche des joueurs. Et Jean-Marc Nobilo, qui a une grosse personnalité. Louvel et Nobilo, ce sont deux tacticiens. Tous les quatre m’ont donné envie de devenir entraîneur.
« Je prends les choses comme elles viennent »

Comment as-tu rebasculé dans le milieu du foot ?
Vers l’âge de 25/26 ans, après 5 ou 6 ans à bosser sans cesse, j’ai eu l’impression de ne pas vivre ma jeunesse, même si je gagnais bien ma vie. J’ai alors voulu revendre mes parts et faire une pause dans ma vie. Parce que le foot me manquait aussi, tout comme le bruit des crampons qui claque au sol dans les vestiaires et les couloirs, tu sais, ce bruit bien spécial… Je me suis dit, « Je vais coacher ». J’ai appelé le club de l’AFC Creil pour entraîner une équipe et c’est là que je prends les U14, au poste d’adjoint. Je n’avais aucune expérience. J’avais des idées mais je ne savais pas les mettre en place.
Finalement, ça l’a fait. Le manager général du club, qui était aussi le coach des U14, Johann Barbot, m’a poussé, m’a encouragé. J’ai fait un an et demi comme ça puis quand il s’est fait licencier de Creil, tout le monde est parti, moi aussi, et j’ai signé à Beauvais comme entraîneur des U16 DH, on finit 2e derrière Amiens SC. Et puis Johann (Barbot) signe à l’US Chantilly, il m’appelle et là, pendant deux ans, je suis responsable des jeunes. Puis le coach des seniors DH arrête en 2017 et on me donne l’équipe. En parallèle je passe le BEF, et quand on remonte en National 3 en 2020 (l’équipe était monté en 2018 puis redescendu en 2019), je m’inscris au DES et je suis pris.

Le diplôme, c’est quelque chose d’important pour toi ? Tu as envie d’aller encore plus haut ?
Oui, c’est l’objectif. Les prérequis pour le BEPF (diplôme professionnel), c’est d’avoir travaillé au moins 5 ans dans un club de niveau national. Les 5 ans, je les ai. L’idée, effectivement, c’est de postuler. Mais je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je prends le choses comme elles viennent. Mais je m’aperçois d’un truc, c’est que mon staff (3), mon équipe, moi, on est au niveau.
Quand je vais entraîner à Creil en U14, naïvement, je pense que tous les entraîneurs sont comme Jean-Marc Nobilo, François Rodrigues, Johann Louvel ou Mickaël Lebaillif, parce que je n’ai connu qu’eux. Et en fait, je me dis que j’ai un vrai savoir-faire. C’est comme quelqu’un qui apprend un métier. Je me suis aperçu que c’était très amateur alors que j’avais une vision très professionnelle, en raison de mon passage dans un club très structuré, très pro, comme Le Havre.

Donc, forcément, j’avais une approche déjà très rigoureuse de l’aspect tactique, de l’aspect managérial. Et quand j’entraîne les seniors de l’US Chantilly en DH, puis en N3, j’entends qu’on dit que, pour le club, c’est le plafond de verre, que Chantilly est toujours redescendu… Ok, mais moi, je dis « Non, on ne va pas descendre ». On se maintient en N3 deux saisons, puis trois, puis au bout de la quatrième, en 2024, on monte en National 2 ! On se maintient, et voilà… Et l’entraîneur adverse, que tu voyais avant comme un ogre, parce que tu regardais ses interviews sur internet, et bien tu te rends compte que, avec ta façon de faire, toi aussi tu es « capable », que ça peut fonctionner, avec ton propre style de management.
(3) Son staff : Nicolas Capelli (adjoint); Julien Hernandez (adjoint); Vincent Seconds (entraîneur des gardiens), Julien Piotrowski (adjoint / analyste vidéo), Julien Lugier (préparateur physique).
L’exemple de Christophe Pélissier

Tu as donc l’ambition d’aller plus haut, de devenir un entraîneur pro ?
Ambitieux, je ne l’étais pas avant, parce que ça me paraissait tellement loin… Je prends l’exemple de Christophe Pélissier, qui a entraîné en DH, en N3, en N2, en National, en L2, en L1 aujourd’hui, il connaît tous les niveaux, tous les domaines, la préparation athlétique, l’analyse vidéo, l’aspect tactique, et je suis convaincu qu’aujourd’hui, en Ligue 2, en toute humilité, je ne ferais pas moins bien que les autres. Moi, je n’ai pas de doute sur ça, mais attention, demain, je peux très bien faire autre chose aussi. Le foot, ça reste un rectangle vert, avec un ballon, un adversaire que tu analyses, les forces vives et les défauts de ton équipe, et il faut optimiser tout ça et monter le meilleur onze possible pour gagner le match. Manager un groupe, ça ne s’apprend pas. J’aime ça. Je pense que ma façon de faire est innée, tu l’as ou tu ne l’as pas. J’aime créer une âme dans le vestiaire. J’arrive à développer ça. Après, quand tu as tout ça, ça donne ce qu’on appelle la performance.
Si un projet se concrétisait à l’avenir, mais loin de Chantilly, familialement, ça serait possible ?
Partir pour un projet foot ? Mon épouse détestait le football (rires) mais aujourd’hui, elle vient un peu au stade, elle regarde les matchs… Si la question se pose un jour, il n’y aura pas de frein de ce côté-là, parce que c’est ma passion, j’aime le foot, je baigne dedans depuis tout petit, et quand je dis ça, je ne le vois pas comme un métier… Je suis un compétiteur, ce qui m’intéresse, c’est performer. L’essence d’un compétiteur, c’est « tu rentres sur un terrain, tu veux battre l’adversaire ». Imposer ma façon de jouer à l’adversaire, c’est ce qui n’anime, c’est ça que j’aime dans la vie. Ma femme ne s’opposera pas à ça.
« Former des joueurs de football et des citoyens responsables »

Il est comment, ce club de l’US Chantilly ?
C’est un club très familial. Sa force, c’est la cohésion entre les différents membres, que cela soit à la direction, au bureau, dans le staff, chez les éducateurs des jeunes, on travaille tous dans un seul intérêt : le club. Ce que j’ai voulu mettre en avant ici, et que j’avais appris au Havre grâce à Jean-Marc Nobilo, François Rodrigues, Johann Louvel et Mickaël Lebaillif, c’est d’être des bons citoyens et de gagner des matchs. Leur credo, c’était « former des joueurs de football et des citoyens responsables ». Je pense que, par rapport à ça, ils doivent être fiers de voir ce que je suis devenu.
C’est quoi un bon citoyen ?
Un bon citoyen, c’est quelqu’un qui défend les valeurs de son entreprise, de son pays, de sa famille, de son club. Je voulais que tout le monde défende les valeurs de l’US Chantilly. On a réussi, d’autres ont pris la relève chez les jeunes, et ça, c’est la première force du club.
Mais en raison de ses infrastructures, le club est limité…
Oui, c’est le problème. En fait, on est un club de Régional 1 qui évolue en National 2. On n’a pas d’éclairage, pas de synthétique, le club house c’est une cabane, et là tu es dans notre bureau… On est monté sportivement mais ce n’était pas forcément voulu. Ce que je veux dire, c’est qu’on est un sport populaire à Chantilly qui ne colle pas trop avec l’image de la Ville, mais on discute beaucoup avec elle et les relations se sont améliorées. On veut donner une belle image aussi. Tu sais, j’aime Chantilly, je suis au club depuis longtemps. C’est notre deuxième saison d’affilée en National 2, un niveau très relevé mais un peu « bâtard » car on a beaucoup de contraintes. Pour moi, le N2, c’est un championnat qui devrait être pro, comme dans d’autres pays. En plus, l’exigence technique et tactique y est très relevée.
« Thionville, c’est très fort partout ! »

Quel type d’entraîneur es-tu ?
J’aime que l’on joue avec de la personnalité, qu’on ne s’adapte pas à l’adversaire, que l’on soit capable d’imposer notre manière de jouer, d’être haut sur le terrain, de récupérer le ballon haut et de le maîtriser pour avancer. Bien sûr, il y a des matchs où on doit être un peu plus bas, il faut l’accepter, mais je n’aime pas les possessions stériles. Il faut être tranchant, faire reculer l’adversaire.
As-tu un système préférentiel ?
Non, je n’ai aucun système arrêté. J’ai connu la DH (R1), le N3, maintenant le N2, chaque championnat est différent. Il faut aussi s’adapter à la division et au profil des joueurs. C’est pour ça, quand je te disais que l’on ne s’adaptait jamais à l’adversaire, mais à nous… Par exemple, si j’ai plus de défenseurs que de milieux, peut-être que je vais jouer avec trois défenseurs axiaux au lieu de deux. Si je sens qu’on a de la qualité au milieu, je vais jouer à trois au milieu, etc. En fait, je vais vraiment chercher à m’adapter aux forces vives de mon effectif, où certains joueurs évoluaient encore en Régional 2 l’an passé (avec la réserve du Red Star, qui est montée en R1). Comme mon piston gauche Mahamadou Sissoko par exemple, ce qui fait que, parfois, on manque de maturité, on l’a vu contre Thionville Lusitanos en championnat (1-2, le 13 décembre dernier). Un joueur comme Xavier Decroix a dû faire 15 matchs de N3 dans sa carrière, Alan (Issifou) n’avait pas de club l’an passé, et ces trois joueurs que je cite en exemple, ce sont trois titulaires en National 2. On doit donc grandir, apprendre, passer des caps individuellement.
Thionville Lusitanos qui caracole en tête de ta poule en N2, c’est comment ?
Individuellement, c’est très fort partout. C’est une équipe qui joue très « vertical », qui « va chercher » très-très haut, capable de se désorganiser. On les a bien contenus, on les avait bien analysés, mais voilà…
« L’homme est plus important que le joueur »
As-tu des modèles de coach ?
Mes modèles, ce sont mes éducateurs au Havre, je m’imprègne d’eux même si je m’ouvre aujourd’hui bien sûr… La façon de presser de Klopp m’intrigue, le jeu de possession de Guardiola me plaît, le pragmatisme et le management de Zizou me pousse à regarder… Je pioche un peu partout et j’ajoute ma touche personnelle.

Et ta personnalité ? Tu as l’air d’être quelqu’un de très direct, très franc, très cash, qui dit les choses…
Avec mes joueurs, j’ai toujours dit que le jour où je dois jouer un rôle, j’arrêterai d’entraîner. Comme je suis dans la vie de tous les jours, je veux être cet entraîneur-là. Je dis les choses, je peux être très dur mais parfois la situation le demande. Je peux aimer énormément mon joueur, le défendre, parce que je sens qu’en contrepartie il donne ce qu’il faut pour le club, et là, ça donne quelque chose dans la relation, que l’on garde encore après. J’ai des joueurs avec qui je suis resté en contact, certains même avec qui je bosse parce qu’ils ont les valeurs qui me correspondent. Je peux être dur aussi quand je sens que l’on se moque du monde, que l’on ne respecte pas les fondamentaux.
En fait, c’est exactement comme dans la vie de tous les jours, comme avec mes enfants (il est papa de quatre enfants, Ndlr), même si je ne les compare pas avec les joueurs, c’est un exemple. Quand je rentre dans le vestiaire, je ne veux pas mettre de masque, et quand je parle avec mon groupe, les joueurs parlent avec Yacoub. Le jour où je ne pourrai plus être comme ça, j’arrêterai, parce que je pense que c’est ma force aussi, d’être l’homme que je suis dans la vie de tous les jours, sincère, juste et droit avec les joueurs. Ils le ressentent et je pense qu’ils apprécient ça. Avant que tu n’arrives, j’étais avec un joueur et je lui montrais en vidéo une situation, ce n’était pas agréable pour lui, mais il a fait une grosse erreur. Je voulais lui montrer. Il ne m’en veut pas. Il sait que ce que je lui ai dit est cohérent. Si l’homme, qui est plus important pour moi que le joueur, a les bonnes valeurs et qu’il est sain, il apprécie qu’on lui dise les choses.
« Je regrette que cela n’ait pas fonctionné avec Mohamed Coulibaly »

Le club aussi passe des caps : le National 2, un 16e de finale de coupe de France qui arrive contre Rennes…
L’US Chantilly avait jusqu’alors atteint à quatre reprises les 32es de finale. Et là, on est en 16e, on a eu le mérite de ne jamais aller jusqu’à la séance des tirs au but. La coupe de France, c’est vraiment la satisfaction de cette première partie de saison. Il y a eu pas mal de changement l’été dernier, j’avais laissé l’équipe puis je l’ai reprise en cours de route, l’effectif a évolué…
L’été dernier, justement, tu t’es mis en retrait pour devenir directeur sportif, et le club a engagé Mohamed Coulibaly pour te remplacer : une erreur de casting ? Regrettes-tu cette ta décision ?
Ce que je regrette, c’est que cela n’a pas fonctionné avec Mohamed Coulibaly, parce que c’est un super mec, il faut l’écrire. J’aurais voulu que ça fonctionne. La deuxième chose, c’est que l’on n’a pas pour le moment les moyens au club de mettre en place l’organisation dont je rêve, pourtant je suis persuadé que c’est ce qu’il manque – un directeur sportif / manager – pour performer à ce niveau et pérenniser l’US Chantilly en N2. On est limité. On a un budget club de 600 000 euros environ, qui est un des plus petits de la division, avec la moitié environ pour le N2, on le sait. C’est un frein, mais ce frein-là, on l’avait aussi en N3.
« Je voulais avoir ce rôle de directeur sportif »

Finalement, alors que ce n’était pas prévu, tu as retrouvé le terrain après le départ de Mohamed Coulibaly…
Les résultats n’étaient pas là : 5 défaites lors des 7 premiers matches (pour 2 victoires), ça faisait beaucoup. C’est une décision de la direction. Mais au départ, ce changement, c’était de ma volonté. Je voulais avoir ce rôle de directeur sportif, ce que personne ne fait aujourd’hui, quelqu’un qui fasse le relais entre la direction et le sportif. Mais les résultats ont décidé de l’urgence. Le président Anthony Brice m’a demandé de revenir.
Directeur sportif, le rôle que tu souhaitais occuper cette saison, c’est vraiment ce qui fait défaut au club ?
Pour moi, si tu es connecté avec ce qui se fait en région parisienne, si tu connais tous les championnats de R1/R2, si tu connais le National 3 de Paris et alentours, si tu es connecté, si tu as du réseau, tu peux t’en sortir, mais encore faut-il mettre cette structure en place et avoir quelqu’un qui bosse là-dessus. C’est difficile de faire comprendre ça aux dirigeants alors que, selon moi, c’est indispensable. Il faut que j’arrive à leur faire prendre conscience de cela, surtout que le N2 d’aujourd’hui est devenu le National d’il y a quelques années.
Tu n’as pas le temps d’aller voir des matchs ?
Non et je le regrette, parce que pour le développement de l’US Chantilly c’est important. Je regarde des matchs sur la plateforme BePro, mais je regarde surtout le N2, nos adversaires… Si tu me demandes de te citer les onze joueurs de Liverpool, je ne suis pas certain d’y arriver, alors que si tu me demandes les onze joueurs de Thionville, là, je les connais par coeur !
« J’avais l’impression que je ne pouvais pas faire plus »

Pas trop difficile ce retour sur le banc ?
En fait, je pensais que le club avait atteint son le plafond de verre. Même si mon truc, c’est le terrain, j’avais l’impression que je ne pouvais pas faire plus. J’avais déjà eu cette impression en National 3. C’est pour ça que je dis qu’il faut que l’on travaille en parallèle au club pour développer des choses, pour exister dans ce monde-là, que cela soit au niveau du recrutement, de notre capacité à « scanner » des joueurs, à connaître les joueurs, les équipes, à aller voir des matchs de N3, de R1, de R2… On est en région parisienne, où le vivier est énorme. Il faut que l’on soit connecté à ce monde-là mais actuellement on ne l’est pas, parce que c’est une question de moyen.
Quand je fais 4 ou 5 saisons avec le même groupe, je me demande si j’ai la capacité de me renouveler, si j’ai la matière pour cela, si mon discours va encore passer. C’est comme un château de cartes : il faut être dans l’anticipation des choses. C’est que j’ai voulu instaurer à l’intersaison. On s’est maintenu deux fois à la dernière journée en National 3, un truc de fou (4) ! C’est tout un processus, et c’est pour ça que j’ai voulu prendre un entraîneur, afin que je puisse travailler sur le reste, pour que l’on parvienne à se maintenir en N2.

Malheureusement, comme je l’ai dit, l’urgence des résultats a fait que l’on a du prendre cette décision. En fait, aujourd’hui, notre structuration en National 2 est la même qu’en DH (R1). Quand on est coach, on fait tout, on fait aussi DS, manager, assistant social, kiné, préparateur athlétique, médecin, analyste vidéo… Parfois même secrétaire ! En R1, on peut le faire, mais en N2, avec quatre séances par semaine, ce n’est plus possible, on n’a plus le temps, on est dans le monde pro, les adversaires te connaissent, ils t’ont analysé, et toi, tu dois passer encore plus de temps sur l’entraînement, sur la gestion de ton équipe, tu n’as plus le temps pour ton club. Il faut développer ce truc à côté. C’est ça le message que j’ai voulu faire passer à mon club l’été dernier.
(4) En 2022-23, l’US Chantilly a décroché son maintien à la dernière journée face à Croix (3-3), en égalisant dans le temps additionnel par Dramane Koné, auteur ce soir-là d’un doublé. Le club avait finalement terminé 9e de N3, à un point devant le premier relégable.
Avant un match, tu es comment ?
Je n’arrive pas à m’éparpiller. La veille et le jour de match, je suis focus. J’aimerais bien que ça change. Si ça change, ce sera synonyme de réussite (rire) ! si j’arrive à sortir le samedi matin pour aller voir mon fils jouer, sans perturber ma préparation de match, alors là (rires) !
« La coupe peut lancer une dynamique »

Chantilly en N2, c’est une sacrée satisfaction tout de même …
Je suis un enfant de l’Oise. J’ai grandi à Creil. Je n’étais pas prédisposé à être là aujourd’hui. l’US Chantilly, c’était le petit club du sud de l’Oise, derrière les deux ogres, Beauvais et Chambly. Beauvais, j’allais les voir en Ligue 2, en National. Et quand je reprends l’équipe de Chantilly en DH, Chambly, ils sont en National et montent en Ligue 2 ! T’imagines, aujourd’hui, on est dans la même poule ! Pour eux, déjà, c’est dur de se retrouver en N2 mais pour nous ? Et on arrive à se mettre à ce niveau-là !
Le stade Pierre-Brisson à Beauvais sera bien rempli pour recevoir Rennes en coupe de France : ça va vous changer de l’affluence en championnat…
C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui vient voir nos matchs à Chantilly, en plus on joue à Senlis. C’est aussi un aspect sur lequel j’aurais aimé que l’on bosse, afin de développer ça. On a quand même 500 licenciés au club. On a réussi à mobiliser plusieurs bus pour le déplacement à Freyming en 32e de finale de la Coupe de France, je suis content, il y avait 200 ou 300 personnes qui étaient là. En fait, on arrive à mobiliser du monde, mais uniquement sur des gros événements, comme en coupe, ou aussi en championnat quand on jouait la montée en N2 à Lille : s’ils nous battaient, ils montaient, et on a réussi à faire venir du monde (5).

Maintenant, il y a ce 16e de finale historique pour le club, qui peut lancer une dynamique. Le stade à Beauvais sera à guichets fermés (environ 10 000 spectateurs). La coupe peut être un élément déclencheur. Mais je n’en ai pas vraiment conscience parce qu’on n’a jamais fait de parcours et à titre personnel, je n’avais jamais dépassé le 7e tour. En fait, on a surtout fait beaucoup en championnat, avec des montées.
L’affluence, c’est un sujet qu’il faut prendre à bras-le-corps. Il faut fidéliser, entretenir tout ça, aller les chercher, créer une sorte de comité pour s’en occuper, sinon l’effet va s’estomper. Tu vois, tous ces sujets structurels sont importants. Parce qu’en National 2, ce n’est plus uniquement sur le terrain que ça se passe, c’est aussi en dehors, avec tous ces aspects dont j’ai parlé avant.
(5) Samedi 18 mai 2024, l’US Chantilly, au prix d’un match nul 2-2 contre la réserve de Lille, combiné à une défaite de Lens B, accédait pour la première fois en 122 ans d’existence en N2.

Parle-nous de cet échange avec Habib Beye en février 2024, que tu vas retrouver dans le camp d’en face, en coupe ?
C’était merveilleux. Une superbe rencontre. Habib Beye, c’est un grand connaisseur, ça m’a vraiment surpris. Dans la préparation, dans la conception technique de ses séances, il a de vraies idées. Je me suis inspiré de choses dont il m’avait parlé durant cette discussion, et quatre mois après, on montait en N2 ! J’ai énormément de respect pour lui. J’étais ensuite allé voir un match à Bauer contre Le Mans, quelques jours plus tard (4-1), et on avait encore échangé. Il m’avait même proposé de revenir sur des séances mais je n’avais pas osé lui dire que je bossais le matin et comme on s’entraînait le soir à l’époque… J’avais vraiment envie de passer le voir s’entraîner, de voir comment il fonctionnait de l’intérieur, et je ne l’ai pas fait. Bon maintenant…
Voilà, c’est l’anecdote ! Quand j’ai vu qu’il était sur la sellette il y a quelques mois à Rennes, depuis ma fenêtre chez moi je me disais « Non, c’est pas possible, le club n’a pas le droit de faire ça, il doit le laisser en place ». J’ai discuté avec Habib Beye, je sais quel entraîneur il est, il a sa place là-haut, il faut le laisser. Et aujourd’hui, je ne suis pas surpris du redressement du Stade Rennais et je suis même content. Parce qu’il est à la hauteur, il l’a prouvé.
Coupe de France Crédit Agricole (16e de finale) / Dimanche 11 janvier à 18h, au stade Pierre-Brisson, à Beauvais : US Chantilly (N2) – Stade Rennais (L1), en direct sur BeIN Sports (Multiplex)

- Texte : Anthony BOYER / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
- Photos : 13heuresfoot, Philippe LE BRECH, US Chantilly
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