Pour le Gardois, installé sur le banc de l’US Créteil depuis octobre dernier, et dont le parcours de vie ne laisse pas indifférent, les apparences physiques sont trompeuses : affublé d’une certaine réputation, il assure être différent de celui que l’on croit. La polyvalence de ce touche à tout et ses compétences dans de nombreux domaines ont séduit ses dirigeants, satisfaits d’avoir déniché un couteau suisse.
Par Anthony BOYER / Mail : aboyer@13heuresfoot.fr / Photos : Philippe LE BRECH
À 47 ans (il soufflera ses 48 bougies dimanche 5 avril), Jérôme Arpinon a déjà vécu mille vies ! Bien sûr, on exagère. Parler d’expériences de vie serait d’ailleurs plus approprié pour résumer le parcours de ce Nîmois né dans le football – son père et son oncle ont joué et entraîné, son cousin Frédéric a été pro -, qui a passé un tas de diplômes (vidéo, préparateur physique, préparateur mental, entraîneur…); a stoppé une carrière de défenseur central, là encore très jeune; a bossé dans le milieu carcéral; a vu sa maman, dépressive, se donner la mort; a fréquenté les salles de boxe; a passé le BEPF; a entraîné l’équipe de l’UNFP (syndicat des joueurs); a également entraîné Nîmes, son club de coeur, en Ligue 1; a dû lutter contre une certaine image, celle d’un garçon au sang chaud, bagarreur, qui s’emporte au point d’être mêlé à des échauffourées. Une étiquette qu’on lui a collé et dont il sait pertinemment qu’elle a sans doute freiné sa carrière de technicien. Et en plus de cela, il a aussi dû lutter contre… son physique : un délit de faciès, comme il dit lui-même, qui lui a, là encore, desservi. C’est vrai que Jérôme Arpinon « a une gueule », comme on, dit, un visage de boxeur, qui peut en rebuter certains. De tout cela, l’ancien joueur de Vergèze, Alès, Nîmes (centre de formation) et Arles, en parle facilement et ouvertement, avec son accent bien du midi qui respire le soleil.
Invaincu depuis 8 matchs

Jérôme Arpinon n’est pas du genre à se renier : avec lui, ça passe ou ça casse, mais nul besoin d’employer la méthode dure, simplement d’expliquer les choses, en douceur, juste avec les mots. Parfois, c’est cash, mais c’est ça façon de fonctionner : parce que, pour lui, dans le football, le plus important, c’est l’institution, avec le respect qui va avec.
Depuis son arrivée sur le banc de l’US Créteil, en octobre dernier, le papa de trois enfants a d’abord observé le comportement d’une équipe programmée pour jouer le haut de tableau mais engluée à la … dernière place de la poule ! Puis il a tranché. Pas dans son intérêt. Mais dans celui de l’US Créteil. Depuis, les résultats suivent. Ils étaient déjà en progrès en fin d’année 2025 avant de devenir excellents en 2026, à tel point qu’aujourd’hui, l’équipe du club racheté par l’homme d’affaires Xavier Niel l’an passé est celle qui a engrangé le plus de points dans sa poule en National 2 depuis la reprise de janvier, juste derrière l’AS Cannes : 20 en 9 matchs (6 victoires, 2 nuls et 1 défaite) contre 21 aux Azuréens (6 victoires et 3 nuls). Mais si l’on prend en compte les 8 dernières journées, alors les Béliers, qui n’ont plus perdu depuis 8 matchs, sont les meilleurs : 20 points engrangés contre 18 aux Cannois !
Tout ça pour dire que le redressement opéré par le club du Val-de-Marne, englué en N2 depuis maintenant quatre ans, après une trentaine d’années passées entre la Ligue 2 et le National, a drôlement remonté la pente, passant de la place de lanterne rouge à l’arrivée d’Arpinon (16e) à une 6e place aujourd’hui, bien plus en rapport avec les ambitions d’un club forcément montré du doigt l’été dernier avec l’arrivée du géant de la téléphonie et à qui l’on a également collé une étiquette : celle de mastodonte aux pouvoirs financiers illimités…
Miannay : « Jérôme, c’est un couteau suisse »

Ce parcours de champion peut-il faire naître de nouvelles ambitions pour cette fin d’exercice 2025-2026, alors même qu’il ne reste que 8 matchs ? Créteil peut-il venir se mêler à la lutte pour l’accession en Ligue 3, lutte qui ne semble plus concerner que trois équipes (Cannes, Nîmes et Lusitanos / Saint-Maur, et peut-être à un degré moindre Rumilly-Vallières), et alors même qu’il faut doubler cinq équipes ? Sincèrement, cela semble utopique.
Là encore, nous avons posé la question au coach, recruté par Olivier Miannay au début de l’automne pour remplacer Karim Mokeddem : « Son côté couteau suisse a pesé dans la balance, explique le nouveau DG, déjà passé par Créteil de 2016 à 2018, arrivé l’été dernier du Puy-en-Velay après 7 saisons (2018 à 2025) à bâtir, construire et développer un club solide, aux côtés de Roland Vieira tout d’abord, de Stéphane Dief ensuite, au point que le club de Haute-Loire est devenu aujourd’hui une référence en National; Jérôme sait faire beaucoup de choses en dehors du simple fait d’entraîner, et c’est aussi ce qui nous a beaucoup plu. Pour moi, c’est quelqu’un qui devrait entraîner beaucoup plus haut. »
Lundi matin, trente-six heures après une victoire renversante 2-1 à Chasselay, face à GOAL FC, et au lendemain d’un dimanche en famille, à fêter l’anniversaire de son papa, Jérôme Arpinon s’est confié juste avant l’entraînement de l’après-midi. Un entretien de plus de 45 minutes qui a confirmé une chose : avec lui, pas de faux-semblant !
Interview
« Parfois, je me déshumanise pour le football »
Jérôme, sur ton CV, il y a tellement de choses que l’on ne sait pas par quoi commencer…
Y’en a des trucs hein !

Oui, et j’ai découvert que tu avais travaillé dans le milieu carcéral : peux-tu expliquer ce que tu y faisais ?
En fait, quand je jouais à Arles, en CFA (N2), j’ai passé un Brevet d’Etat dans l’animation. Ils cherchaient un éducateur sportif stagiaire pour encadrer et dispenser des cours de sports collectifs aux détenus à la prison d’Arles. Au départ, c’était des missions courtes. Donc, dans le cadre de mes formations, j’allais encadrer le sport pour les détenus à la « centrale », en plus des moniteurs de sport qui étaient déjà là. J’étais un éducateur externe. J’organisais des matchs avec des équipes extérieures qui venaient jouer en prison contre les détenus. Un jour, il y a eu des inondations et il n’y a plus eu de travail mais j’ai été recommandé à la maison d’arrêt de Nîmes. Cette fois, ce n’était plus dans le cadre du diplôme que j’avais obtenu entretemps, mais c’était un travail, rémunéré par la Région. Je venais en plus des éducateurs de la prison, je les remplaçais quand ils étaient en repos ou en congés. J’ai fait ça pendant quelques années.
Mais je n’étais pas du tout surveillant de prison. J’organisais des événements. Leur carotte, aux détenus, c’était ces matchs contre les équipes que je faisais venir. Je me souviens des colis qui se faisaient parachutés et atterrissaient sur le terrain, mais moi je n’allais surtout pas les chercher, ce sont les surveillants qui faisaient ça. À la prison de Nîmes, je m’occupais aussi du quartier mineurs et du quartier femmes… c’était délicat. J’ai vu des choses qui marquent, qu’on ne voit pas dans la vie de tous les jours quand même : parce qu’encadrer une équipe de foot, c’est une chose, mais là, il fallait mettre des outils pédagogiques en place, faire attention à ce que tu dis, se méfier de certains détenus qui font de l’intox.
Qu’est-ce que cela t’a apporté dans la vie de tous les jours ?
D’abord, c’était une bonne expérience de vie. Ensuite, ça m’a permis d’apprendre à bien communiquer avec les gens, parce que quand tu parles à des détenus, il ne faut pas te manquer (sic). Il faut avoir du respect pour tout le monde. En prison, j’ai vu beaucoup de gens malheureux. Il y a de tout… Je me souviens d’une dame que j’avais au quartier femmes, elle avait été condamnée pour l’assassinat de son mari : mais bon, cela faisait 11 ans que sa fille et elle se faisaient rouer de coups par lui… Un soir, elle l’a tué à coups de barres de fer, après qu’il a tapé les enfants. Voilà, tu te retrouves en prison avec des personnes comme ça, je peux te dire que ça marque. Et quand tu fais du foot avec des gens qui ont fait quelque chose de plus ou moins graves, tu as affaire à des gens très polis. Il n’y a pas que des crapules et des criminels en prison.
« En réalité, je suis cool »

Ton caractère, ta personnalité, t’ont-ils servi pour travailler dans le milieu carcéral ?
C’est sûr que cela forge encore plus le caractère mais contrairement aux apparences, je suis quelqu’un de tranquille dans la vie de tous les jours. Mais je sais que j’ai un faciès qui fait que… J’ai ce visage un peu dur, j’ai la tête un peu dure, mais en réalité, je suis cool. C’est juste qu’avec mes expériences de vie, ça t’endurcit. C’est vrai aussi que je ne me laisse pas faire. Je n’aime pas trop l’injustice. Quand j’étais jeune, j’avais tendance à dire tout haut tout et tout fort ce que je pensais : peut-être que j’aurais dû tourner ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler, qu’il aurait mieux valu que je me taise et que j’avale des couleuvres, mais j’étais comme ça.
Tu es quelqu’un de plutôt discret, qui ne s’affiche pas, qui ne cherche pas la lumière, qui ne se livre pas comme ça, et pourtant, en 2020, tu as évoqué dans un article le décès de ta maman, qui s’est suicidée…
C’est une histoire tragique. Quand j’en ai parlé dans cette article, je pense que le journaliste voulait casser un peu cette image que j’avais, il voulait attendrir les gens par rapport à ça. Mais je n’aurais pas dû faire cet interview, ça ne servait à rien.
Justement, cette réputation, cette étiquette, Olivier Miannay, le DG de Créteil, estime qu’elle t’a freiné, et que sans ça, tu serais plus haut…
Les gens se font une fausse idée de moi. Une fois que je les rencontre, ils pensent différemment. Tu sais qu’il y a des personnes que je connais qui ont refusé de faire des entretiens avec moi quand je postulais… Parce qu’ils pensent que j’ai trop de caractère, que ça va peut-être les bloquer; ils vont se dire qu’ils ne vont pas pouvoir faire ce qu’ils veulent avec moi ! Bien sûr, je ne suis pas un béni oui-oui, mais quand même ! C’est pour ça que je regardais plutôt vers l’étranger. Cet été, je suis parti faire une mission d’un mois dans le club de Primeiro de Agosto, en Angola, et j’ai eu aussi des contacts en Afrique du sud.
« Je ne ferai pas subir à mes enfants ce que moi j’ai subi »

Il y a aussi le caractère : ça aussi, ça a dû jouer, non ?
Ce qui m’a desservi, au début, quand j’ai commencé sur le banc comme adjoint avec Jean-Michel Cavalli à Nîmes, c’est que j’étais jeune et, surtout, j’étais un gagneur, je n’aimais pas la défaite, et puis on était une équipe sudiste, hein, tu vois, on mettait un peu la pression, on faisait un peu d’intox, c’est ça qui a joué sur ma réputation. Quand il y avait des problèmes dans les couloirs, tu défends l’un, tu défends l’autre, et comme je ne suis pas manchot, bah voilà…
Quand j’ai passé mes diplômes de préparateur physique, je me suis occupé d’un pilote de moto-cross, Anthony Boissière, et aussi d’Olivier Cerdan, plusieurs fois champion du monde de full-contact, et je boxais, ça me permettait d’évacuer le stress, j’aimais bien ce sport. Mais je n’ai jamais vraiment frappé qui que ce soit au foot, je veux dire, je n’ai jamais « retourné la tête de quelqu’un » (sic), sinon je ne serais pas là en train de parler aujourd’hui avec toi, c’est juste qu’il m’est arrivé de prendre part à des échauffourées, au bord du terrain. Il y en a eu une notamment… voilà… C’était lors d’un Reims-Nîmes, en L2 (en 2009), j’ai pris une grosse suspension, parce que j’ai mis un tampon. J’ai pris 8 mois puis la commission a regardé les images, ils l’ont réduite à 4 mois, mais c’est tombé pendant l’été, j’ai pu faire mon travail presque normalement. Après ça, je ne suis retourné que deux fois en commission de discipline, c’était quand j’étais adjoint de Bernard Blaquart sur le banc de Nîmes en Ligue 1, pour une altercation avec Patrick Vieira contre l’OCC Nice (en 2018), là j’ai pris un match de suspension, et en Ligue 2 aussi, une fois, j’avais voulu séparer Anthony Briançon d’un autre joueur, l’arbitre avait cru que… J’avais pris un match de suspension.
Le décès de ta maman, dans les circonstances que l’on sait, a-t-il exacerbé ou développé chez toi un esprit de revanche sur la vie ?
Non. J’ai fait le deuil de son décès mais à cette époque, quand c’est arrivé, je venais de m’inscrire au Creps de Montpellier, je jouais encore à Arles, mon parcours était lancé. Tout était enclenché. Ma maman était dépressive. Elle avait déjà tenté de mettre fin à ses jours. J’en ai souffert quand j’étais petit, je la voyais, ce n’était pas évident. Mais aujourd’hui, je ne me lève pas le matin avec une croix dans le dos. Je suis bien dans ma tête, mes enfants aussi, mon père aussi même s’il en a souffert bien sûr, ma soeur aussi. Je suis né avec ça, les hôpitaux, les psychiatres, les dépressions, les tentatives de suicide… Une personne qui veut se suicider, c’est une personne qui lance des appels au secours, et après ça va crescendo, c’est une maladie. J’étais proche d’elle. Son décès est quelque chose qui nous a uni, mon père, ma soeur et moi. Ce qu’on a vécu, c’est très dur, mais je ne ferai pas subir à mes enfants ce que moi j’ai subi.
« J’ai un caractère dur »

Et toi, la dépression, c’est quelque chose que tu as déjà connu ?
Non. Mais après mon expérience en L1 sur le banc à Nîmes, quand j’ai été viré (en février 2021), j’avais besoin de souffler. Ce n’était pas comme une dépression, mais plutôt une décompression. Quand tu as vu ta maman faire des vraies dépressions, quand tu l’as vue dans les hôpitaux psychiatriques, enfermée à clé, là, je sais ce que c’est. À l’époque, j’étais un peu énervé contre les psychiatres qui ont suivi ma mère. je sais bien qu’ils sont tenus au secret professionnel mais ils n’ont pas voulu me recevoir quand elle est décédée, alors que moi, j’avais besoin de savoir des choses, ce qu’il y avait dans son dossier. Finalement, on m’a un peu expliqué. Mais après cette épisode difficile, j’ai avancé, je n’ai pas reculé. Mon père et ma soeur étaient effondrés, et j’ai fait un peu le soutien de famille pendant un an ou deux. J’avais peur que mon père fasse une connerie mais il a réussi à surmonter le truc. Dimanche, c’était son anniversaire, on a mangé tous ensemble, il parle encore d’elle de temps en temps à table, même s’il a refait sa vie depuis. C’est ça aussi qui m’a permis d’avoir de l’empathie pour les gens.
Je sais que j’ai un caractère dur, que je prends des décisions parfois où je me déshumanise pour le football, mais sinon, dans la vie, je suis quelqu’un de très sensible. J’ai vu des gens malheureux dans le milieu carcéral, j’ai vécu beaucoup de choses quand j’étais petit. Mes histoires de vie m’ont forgé un caractère. Tu sais, si je te disais tous les gens que j’ai aidés, à qui j’ai prêté de l’argent… Je suis quelqu’un de généreux. Un exemple : quand j’étais en Belgique, à Virton, j’adorais mes joueurs, je me régalais avec eux, je les aimais trop, surtout la 2e année. Le président a instauré le système de primes de match suivant : 300 euros en cas de victoire, mais seulement 50 % pour les remplaçants qui entrent en cours de match, et 20 % pour ceux qui n’entrent pas. Je ne trouvais pas ça normal. Donc le remplaçant qui entre, qui marque et donne la victoire à ton équipe, il ne va prendre que 50 % de la prime ? Je me suis battu pour eux. Un jour, j’ai dit : je vous donne 100 euros de ma poche en espèces chacun, 100 euros de plus pour le buteur et 50 euros de plus pour le passeur. J’avais pris 18 joueurs, on avait droit à 17, ça m’a coûté un petit billet…
« L’intérêt du club compte plus que ton intérêt personnel »

Restons dans le thème de la « revanche ». Joueur, tu n’as pas pu embrasser une carrière pro : est-ce que entraîner est une revanche ?
Pas du tout. J’étais bien à Arles. C’était Jean-Louis Saez le coach, il entraîne aujourd’hui les féminines de Montpellier. Quand j’ai arrêté à Arles, je me suis dit, pour mes enfants, que je préférais faire une bonne carrière d’entraîneur plutôt qu’une petite carrière de joueur. J’ai été lucide très vite et quand on se fait deux fois les croisés (il jouait défenseur central), on comprend qu’on ne jouera jamais en Ligue 1. Ce n’est pas en jouant en CFA pendant 10 ans que j’allais nourrir la famille. C’est pour ça que j’ai passé plein de diplômes. À chaque fois que je pouvais en passer un, je le faisais, le BEESAPT, le BNSSA (Brevet National de Sécurité et de Sauvetage Aquatique, le BEESAN (diplôme du maître nageur sauveteur), j’avais quelques facilités pour ça.
Et l’idée de devenir entraîneur, elle est venue comment ?
Mon père (Emile) entraînait au niveau amateur, mon oncle, le papa de Frédéric, qui est à Metz, m’a entraîné quand j’avais 15 ans à Vergèze, j’étais surclassé, je jouais déjà en R1. J’ai baigné là-dedans, j’aimais bien ça. Quand j’avais 10 ans, mon papa entraînait chez nous, à côté d’Uzès, j’allais voir tous les entraînements, j’aimais ça, j’écoutais ses causeries. Avec Fred (Arpinon, directeur sportif du FC Metz), on est très famille et il y a aussi notre cousin Laurent Boissier, qui est à Angers, on est en contact aussi, bien sûr. On est très très famille.
« Il faut rester le plus discret possible »
Tout à l’heure, tu as dit que tu te « déshumanisais » pour le football : tu as un exemple ?
Dans le foot, l’intérêt du club compte plus que ton intérêt personnel. Donc à partir de là, je suis différent, il y a des contrats, des salaires, et on est obligé de prendre des décisions comme on a fait au mois de décembre à Créteil, de se déshumaniser pour le bien du projet, même si au fond de toi, ça te fait mal. Dans la vie de tous les jours, c’est complètement différent.

La transition avec Créteil est trouvée : à ton arrivée, l’équipe était dernière. Qu’est-ce que tu as modifié ?
Il a fallu regarder les forces, on marquait beaucoup, les faiblesses, on prenait beaucoup de buts sur coups de pied arrêté. Il fallait bien s’entourer aussi. On a regardé les performances de l’équipe, il y avait des défaillances. Il y avait des joueurs qui… Bon, moi j’aime les joueurs qui courent, et ça ne correspondait pas forcément à ce que j’attendais. On a fait jouer quelques joueurs pendant une petite période, on a fait un audit, ça a duré un mois et demi. Quand je suis arrivé, on a gagné deux matchs de championnat et un match de coupe de France, puis on a perdu des matchs, mais de peu, je pense au match à Hyères, 1-0 à la 94e, ou contre Saint-Maur chez nous. On a analysé tout ça, et à partir de décembre, on a réajusté l’effectif. On s’est séparé de certains joueurs et on a changé l’état d’esprit, qui était hyper-négatif. Les joueurs voyaient toujours le verre à moitié vide, jamais à moitié plein. Moi, je n’aime pas les gens négatifs. Je suis quelqu’un de toujours très positif. J’ai de la chance de travailler, en National 2, à Créteil, dans un bon projet, alors que certains collègues ne travaillent pas et sont chez eux, sans club. Je fais tout pour faire avancer le club.
Tu sais, avoir des résultats en National 2 ou en Ligue 2, c’est pareil. La différence, c’est en Ligue 1 : là, il y a un vrai fossé. Même le professionnalisme en Ligue 2 n’a rien à voir avec celui de la Ligue 1. Ce sont deux mondes à part. La Ligue 1, c’est un rouleau compresseur médiatique. En Ligue 2, tu n’es pas trop exposé. Ici, à Créteil, j’essaie de me faire discret médiatiquement. Tu vois, notre entretien, bon, si Olivier (Miannay) ne me dit pas « Vas-y, fais le », je ne la fais pas cet interview. C’est comme les conférences de presse d’après match en N2 : elles ne sont pas obligatoires ? Donc je n’en fais pas. L’entraîneur, il faut toujours qu’il explique avant le match et après le match pourquoi ça a marché, pour ça n’a pas marché, tout le temps. En Ligue 1 ou en Ligue 2, tu as des obligations, mais pas en N2. Je pense qu’à Créteil, ici, il faut rester le plus discret possible, déjà que c’est la famille Niel, qui est très connue sur le plan médiatique, il faut que nous, le collectif soit le plus important.
« Je suis un outil »

Comment te situes-tu dans ce collectif ?
Moi, je suis un outil. Quand je suis arrivé, j’ai mis un cadre et j’ai dit « respectez-le, et vous verrez, on y arriver ». Il fallait convaincre aussi les joueurs du projet : au début, j’ai joué dans le même système que Karim (Mokeddem), avec trois défenseurs derrière, on a gagné deux matchs, mais j’ai quand même trouvé que certains jouaient mal ce système. Il a fallu convaincre les joueurs de changer, puis il a fallu mettre des outils de travail à l’entraînement pour les convaincre que dans un système en 4-4-2 ou en 4-3-3, tu ne prends pas de but, et après, ils ont adhéré, ça s’est travaillé à l’entraînement. Idem dans la préparation athlétique, on a changé de méthode, ils se sont améliorés, et les joueurs se sont mis à plus courir. Des choses positives sont arrivées et là, maintenant, les joueurs, ils sont convaincus. Parfois, un joueur me dit « Coach, je ne comprends pas pourquoi je ne joue pas ». Je réponds souvent par une réplique de Jean-Michel Cavalli à Nîmes : « Est-ce que tu connais un entraîneur qui fait une équipe pour perdre ? Moi je n’en connais pas. Si tu ne joues pas, c’est qu’il y a une raison ». Voilà ce que je réponds. J’explique en m’appuyant aussi sur la vidéo. C’est comme ça, y’a pas de raison particulière, je ne vais pas mentir : un joueur que je ne garde pas, il n’a rien fait de mal, mais j’ai besoin d’avoir des gens de confiance autour de moi, des joueurs positifs.
« L’équipe est en pleine confiance »

Tu penses encore à la première place ou tu prépares déjà la saison prochaine ?
J’ai tellement vu de trucs dans le football que je ne fais aucun plan sur la comète. Je prends match après match, mais je veux tout gagner. Et on fera le bilan à la fin. Je veux monter l’équipe le plus haut possible au classement, il est là l’objectif aujourd’hui : je vois que Istres et Hyères sont un point devant moi, je veux les dépasser. Et Rumilly est à 4 points, je veux les rattraper aussi, et si on les rattrape, ensuite on verra.
Là, on reçoit deux fois lors des trois prochaines journées (Rousset et Hyères), je ne dis pas que cela va être facile, attention, mais on sera chez nous, à Duvauchelle et pas sur un synthétique. Et entre les deux, on va à Saint-Maur. Il faut qu’on prenne le maximum de points. En foot ça va très vite. Je me souviens, une année, Troyes avait 10 points d’avance en Ligue 2, ils ont perdu le championnat. Nîmes va rencontrer Saint-Maur et Cannes, et automatiquement des équipes vont perdre des points… Je pense que le tournant, il sera à Saint-Maur, lors du derby, si on arrive à faire un résultat là-bas. Je ne m’interdis rien. L’équipe est en pleine confiance.
Tu as commencé à entraîner très tôt : racontes-nous les débuts ?
Après Arles, quand j’ai arrêté de jouer, j’ai passé mes diplômes de préparateur physique au Creps de Montpellier. Là, Olivier Dall’Oglio m’a fait venir pendant un an en stage avec lui au centre de formation de Nîmes Olympique. Il avait même demandé au président de l’époque (Jean-Louis Gazeau) de m’embaucher. Puis Bernard Boissier m’a pris comme préparateur physique de tout le centre de formation. J’avais le diplôme de la FFF. Ensuite, Jean-Luc Vannuchi a pris la réserve de Nîmes, et m’a demandé de l’accompagner comme adjoint chargé de la prépa, en plus de mon rôle au centre de formation. Pour moi, c’était cool, j’avais 26 ans, ça a bien fonctionné, on a fini champion de CFA2 (N3).
La saison suivante, on commence la saison en CFA (N2) et puis Jean-Luc remplace Régis Brouard à la tête de l’équipe Une en National. J’avais déjà passé mon DEF, l’équivalent du DES d’aujourd’hui, et j’ai entraîné la réserve, avec Bernard Boissier qui est venu m’aider. En même temps, je continuais avec Jean-Luc en National, toujours comme préparateur physique, et le club est monté en L2. Il m’a pris avec lui mais en 2007, il s’est fait virer. C’est là que Jean-Michel Cavalli arrive. comme j’avais aussi le diplôme d’analyste vidéo, Jean-Michel m’a pris avec lui comme véritable adjoint cette fois, avec en plus le rôle de préparateur physique et d’analyste vidéo. J’avais trois casquettes ! Il y avait aussi Jean-Marc Sibille, entraîneur des gardiens. La saison a été galère mais on s’est sauvé en Ligue 2, je m’en souviens, c’était à Brest. Jean-Michel Cavalli, c’est lui qui m’a tendu la main ! Jean-Louis Gazeau voulait le faire signer Cavalli trois ans, mais Cavalli a dit « je ne signe pas tant que le petit (moi !) ne signe pas 3 ans aussi… » Ce sont des choses qu’on n’oublie pas. J’ai travaillé avec José Pasqualetti aussi.
« Jean-Michel Cavalli m’a donné à manger »
On sent que Cavalli, tu le portes dans ton coeur…
Il m’a donné à manger. Il était comme mon père. J’aurais bouffé n’importe qui pour lui. Si quelqu’un s’approchait trop de lui ou lui parlait mal, je le protégeais, parfois, on « s’engrenait » sur le banc avec des bancs adverses, c’est sûr, je répondais. C’est ça qui m’a « mis » une petite réputation, mais avec le temps, ça s’est atténué, même si je suis allé au Gazelec Ajaccio aussi…
En L1 ou L2, tu as des joueurs de forts caractères : par exemple, à Nîmes, Bernard Blaquart était quelqu’un de très gentil, qui avait beaucoup d’empathie pour les joueurs, et parfois, certains d’entre eux venaient dans son bureau pour lui demander des explications, « pourquoi tu ne me fais pas jouer… », et le menaçaient. Peut-être que si je n’avais pas été là parfois pour les calmer… Laurent Boissier faisait aussi le tampon, comme moi. J’ai toujours pensé que le joueur te respectait non pas par la peur, mais par la compétence. J’ai appris de beaucoup d’entraîneur : c’est ce que je disais à Olivier (Miannay, le DG de l’US Créteil) par exemple ici à Créteil, quand tu arrives dans une entreprise où ça se passe mal, il faut élaguer, c’est comme ça que font les grosses entreprises. Il virer les personnes qui n’ont pas un esprit sain, sans s’énerver : les mecs, je les reçois dans le bureau, et je leur explique : « Voilà, aujourd’hui, tu ne corresponds plus au projet, parce qu’on joue d’une certaine manière, ça n’enlève à rien à tes qualités ». Je pas besoin de hurler ou de me disputer.
Nîmes, ton club de coeur ?
J’y ai passé de vrais bons moments, avec Jean-Michel Cavalli bien sûr quand je suis passé adjoint, avec Noël Tosi aussi qui a remplacé Jean-Michel (en novembre 2010), avec Jean-Luc Vannuchi aussi, quand je n’étais, entre guillemets, « que » le prépa physique. Et au club, on m’a dit que ce serait bien de passer le BEPF pour entraîner en pro, j’ai été admis dans la cession 2018-2019, ça s’est bien passé.
Il y avait d’ailleurs du beau monde avec toi (Laurent Bonadei, Vincent Bordot, Mathieu Chabert, Richard Déziré, Stéphane Jobard, Nicolas Le Bellec, Fabien Lefèvre, Karim Mokeddem, Laurent Peyrelade) : tu es en contact avec tous ?
J’ai gardé des contacts, bien sûr, on avait une bonne promotion, on s’entendait bien. Stéphane Jobard, Vincent Bordot, on se parle de temps en temps, Nicolas Le Bellec habite près de chez moi, Laurent Peyrelade habite Montpellier, Laurent Bonadei, qui a joué à Toulon avec mon cousin, m’a invité en Arabie Saoudite pour la coupe du Monde, Richard Déziré un peu moins.
« Avec Nicolas Usaï, Nîmes serait encore en Ligue 2″

Et Karim Mokeddem, à qui tu as succédé sur le banc de Créteil ?
Depuis que j’ai pris le poste à Créteil, non, mais bon, voilà, c’est rien. Quand on se verra, on se parlera, bien sûr. Il y a quand même un truc en France, avec lequel on a du mal : par exemple, les Portugais, eux, quand il y en a un qui s’en va, il est remplacé par un autre. Les Portugais, ils font venir leur collègues, et nous, en France, on se jalouse. Moi, je ne suis pas du tout comme ça.
Quand Nicolas Usai est arrivé à Nîmes à la place de Pascal Plancque, qui était mon adjoint, il m’a téléphoné, on s’est parlé, et je vais même aller plus loin : quand il s’est fait virer (en janvier 2023), j’ai dit aux journalistes que la plus grosse « connerie » de Nîmes, c’était d’avoir Nicolas Usai. Il venait de gagner contre Bordeaux à domicile… Avec lui, le club serait encore en Ligue 2 aujourd’hui. Parfois, dans ce métier, il faut le dire et savoir le dire, il faut savoir défendre les mecs quand ils font du bon travail. Or j’ai l’impression qu’en France, on a du mal avec ça, on a peur de le dire, de peur que notre travail soit dévalorisé. Mais pas du tout ! Il fait du bon travail, point barre ! Parce que beaucoup ont la critique facile.
Tu as aussi entraîné les chômeurs de l’équipe de l’UNFP en 2023 : raconte-nous cette expérience ?
Déjà, je ne parle jamais de « chômeurs », mais de joueurs en transit : 70 à 80% retrouvent un club pendant le stage. Quand l’UNFP m’a demandé de prendre en charge l’équipe, j’ai dit « oui » tout de suite. Tu vois, Pascal Bollini, le directeur de l’UNFP, aussi lui avait des apriori sur moi, mais je me suis entendu à merveille avec lui et avec tous les gens autour. Les joueurs se sont éclatés, on a rigolé tous ensemble. Voilà, c’est pour ça, quand on me connaît, on voit que je suis fidèle en amitié, que je suis « plus » famille, des choses comme ça. Mon passage à l’UNFP m’a beaucoup apporté, grâce à Pascal Bollini aussi qui a ensuite véhiculé une belle image de moi aussi après de tous, ça m’a aidé pour mon image. Je suis retourné les voir en stage l’année suivante, et quand j’étais à Virton, on a joué contre eux.
« Tout le monde veut battre Créteil »

Ton équipe, du fait de l’arrivée de Xavier Niel à la tête du club, a-t-elle beaucoup de pression ?
Tout le monde veut battre Créteil, parce que nos adversaires se disent qu’il y a des gros salaires ici, tu sais comment c’est, et quand ils jouent contre nous, on voit qu’ils sont motivés. Je trouve que mon équipe est un peu à mon image, elle a du caractère, elle presse, elle est agressive, je lui demande de défendre debout, elle tacle très peu. Elle est devenue l’équipe qui court le plus dans le championnat, on a des statistiques là-dessus. C’est ce que je dis à mes joueurs pour les rassurer : quand on court plus que l’adversaire, on a 70 % de chance de ne pas perdre. Mais l’inverse nous est arrivé, contre Istres, on a plus couru qu’eux, mais on a perdu (0-1, fin janvier). Bon, ça arrive une fois.
Le National 2, tu le trouves comment ?
Je ne le connaissais pas. Je trouve qu’il y a un bon niveau, surtout dans cette poule, qui est intéressante. Il y a des bons joueurs. Mais ce n’est pas comme au haut niveau, où les équipes sont très homogènes. Là, chaque équipe a ses caractéristiques : celle-ci a un très bon tireur de coups de pied arrêtés ou un bon 10, ou un bon 9, celle-là a une très bonne charnière centrale, comme à Nîmes avec trois défenseurs centraux intéressants. Celle-là est plus complète, comme Cannes, que je trouve complet dans tous les compartiments, mais ils prennent beaucoup de buts, ils s’ouvrent un peu, ils encaissent souvent le premier but. D’ailleurs, on va aller à Cannes (le 18 avril à Coubertin) et ce match, je l’attends avec impatience, parce que j’ai envie de me mesurer à cette équipe. Au match aller, on avait pris un rouge rapidement (0-0).
National 2 (J23) : samedi 28 mars 2026, à 18h, au stade Duvauchelle : US Créteil – FC Rousset Sainte-Victoire




- Texte : Anthony BOYER / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
- Photos : Philippe LE BRECH à Créteil
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