Anthony Lippini : « L’AC Ajaccio en R2, c’est peut-être un mal pour un bien ! »

Entraîneur des U17 Nationaux de l’ACA l’an passé, l’ex-latéral professionnel a pris les commandes des seniors après le dépôt de bilan à l’été 2025, en repartant d’une feuille blanche. Avec son groupe, leader de sa poule en Régional 2, il parle d’humilité, de travail, d’ambition, et rappelle sans cesse que l’histoire actuelle est tout sauf « normale », mais bien « incroyable » !

Par Anthony BOYER / Mail : aboyer@13heuresfoot.fr / Photos : Paule Santoni – AC Ajaccio 

Entretien réalisé lundi 2 mars 2026.

Il y a dans le regard d’Anthony Lippini quelque chose d’animal qui vous transperce et vous laisse sans voix. Certains ont dû baisser les yeux en le croisant dans les couloirs ou sur les pelouses, son terrain de chasse préféré, tout au long d’une carrière qui l’a vu disputer environ 200 matchs en professionnel, entre ses débuts en Ligue 2 à Montpellier en 2007/08, à l’âge de 19 ans, et la fin de l’aventure au Gazelec Ajaccio en National en 2020, après des passages à l’ESTAC Troyes (National), à Clermont (Ligue 2) mais surtout à l’AC Ajaccio (Ligue 2, Ligue 1), où il a entamé sa seconde vie, celle d’entraîneur.

Cet arrière au sang chaud, qui en impose, capable d’être « méchant » – c’est lui qui le dit -, a misé sur d’autres valeurs que la technique – « Je n’avais pas celle de Maradona, dommage (rires) ! » – pour se faire une place dans ce football ultra-concurrentiel, où l’on demande aujourd’hui au défenseur latéral d’être le premier attaquant.

Anthony Lippini, lui, sortait rarement de son registre, défensif, mais franchissait parfois la ligne rouge. Rouge, comme le sang, dont l’odeur pouvait lui rappeler cette phrase prononcée avant chaque match par « Pierrot » Molinelli, son entraîneur en « moins de 13 ans » au Sporting-club de Bastia : « Il vaut mieux être le boucher que le veau ». La métaphore est évidente. Et a fini de bâtir sa réputation.

Humilité, travail et ambition

Mais le natif de Bastia, âgé de 37 ans, l’assure : depuis qu’il est passé de l’autre côté de la barrière, il n’est plus le même homme sur le banc de touche. Une chose n’a cependant pas changé chez lui. Ou plutôt trois : l’humilité, le travail et l’ambition. Ses règles. Et celles-là, il les respecte. Ses joueurs et son staff aussi. Elles sont aussi valables en Régional 2, la division dans laquelle a plongé l’AC Ajaccio l’été dernier, après avoir été rétrogradé administrativement de Ligue 2 en National par la DNCG pro le 24 juin, décision confirmée en appel par la DNCG fédérale le 15 juillet, avant une exclusion pure et simple des championnats nationaux prononcée par la FFF, le 13 août.

Voilà comment, au gré d’un été meurtrier, le club floqué de la tête de Maure et de l’ours, son emblème, plombé par un déficit estimé à plus de 13 millions d’euros, a chuté de cinq divisions.

Voilà comment, après une saison achevée à la première place de son groupe avec les U17 Nationaux de l’ACA, Anthony Lippini, dont l’autorité naturelle et le charisme sont frappants, s’est retrouvé à la tête d’une équipe seniors qui a bien failli disparaître, construite à la va-vite, et dont les deux uniques objectifs sont de redonner de la vie et du plaisir, puis de gravir les échelons.

Pour ce qui est du premier objectif, le contrat est déjà rempli. Pour ce qui est du second, la saison sportive est bien engagée. L’ACA est en tête de sa poule (13 victoires, 2 nuls, 1 défaite), trois points devant la réserve du FC Borgo, et surtout onze devant le 3e, Bonifacio, et donc bien placée pour décrocher l’un des deux billets directs pour le Régional 1 en fin de saison.

Lundi dernier, après un week-end « off », et à six jours d’un match contre l’Espoir Club Bastiais, sur le synthétique du stade Dumé Luciani, juste derrière l’imposant stade Michel Moretti (ex-François-Coty), Anthony Lippini s’est posé pendant près d’une heure. Détendu, sérieux, souriant, il a répondu à nos questions sans jamais se départir de sa franchise habituelle.

Interview : « Je suis en formation accélérée ! »

Anthony, tu es né à Bastia, mais tu n’as jamais été pro au Sporting-club de Bastia…
J’ai joué au Sporting de mes débuts à 4 ans jusqu’à l’âge de 14 ans, avant que je ne parte au centre à Montpellier. Mon papa (Bruno) a joué au Sporting (de 1986 à 1991). Quand j’ai commencé le foot, il était au Sporting. C’est un club qui est important pour moi, je n’ai pas de problème avec ça. Je n’oublie pas d’où je viens. Le Sporting restera le Sporting, mais je suis fier de porter les couleurs de l’AC Ajaccio et de mon parcours avec l’ACA, et aujourd’hui, même si je suis installé à Ajaccio, je n’y ai personne à part mon épouse, mes enfants et ma belle famille. Du côté de ma famille, tout le monde est à Bastia. Avec le Sporting, cela a pourtant failli se faire trois fois en professionnel mais cela ne s’est jamais concrétisé. Voilà, c’est comme ça, ce n’était pas le moment (rires).

C’est un regret ?
Non, pas un regret, parce que cela m’a permis de faire autre chose, mais à la fin de ma carrière, j’aurais beaucoup aimé boucler la boucle comme ça, là où j’avais commencé.

Ton style de jeu, ton tempérament, tout ça aurait peut-être bien collé avec le Sporting…
Oui, ça aurait collé je pense, malheureusement, parfois, certaines personnes oublient certaines valeurs de chez nous et préfère autre chose, c’est comme ça, c’est la vie, ce sont des choix.

« L’importance d’être Corse »

Donc on peut être né à Bastia, aimer le Sporting, et aimer l’AC Ajaccio ?
J’en suis persuadé depuis toujours. Je n’ai pas de problème avec ça. Pour moi, le Sporting, l’ACA, le Gazelec Ajaccio, Corte, Balagne, etc., avant tout, c’est l’importance d’être Corse. Cela a toujours ma façon de voir les choses. Et puis on peut faire l’inverse : on peut être Ajaccien et réussir au Sporting, la preuve avec Yannick Cahuzac, un ami très proche (aujourd’hui entraîneur adjoint d’Olivier Pantaloni au FC Lorient, Ndlr).

Te souviens-tu de la première fois que tu as assisté à un match de foot pro ?
C’était au Sporting. J’allais voir tous les matchs avec mon père. Je me souviens que, lorsque j’étais débutant, je m’entraînais sur le stade Armand-Cesari, c’était souvent les lendemains de matchs, et après la séance, on allait dans les tribunes, y’avait des drapeaux, j’allais dans les vestiaires aussi, il y a avait des joueurs que mon père connaissait, eux aussi m’ont inspiré, ont servi d’exemple pour la suite de ma carrière.

Comment es-tu passé des équipes de jeunes au Sporting à Montpellier ?
Mon papa a signé là-bas comme entraîneur. Moi j’étais avec la sélection corse, en coupe nationale, et Montpellier s’est intéressé à ce que je faisais. Ils n’étaient pas contre ma venue. Ils m’ont fait passer une sorte d’essai d’un an (rires). Le directeur du centre, c’était monsieur (Serge) Delmas. Tout le monde avait un contrat sous convention, mais moi non. Après un an, j’ai réussi à convaincre le club et ensuite j’ai enchaîné.

Du coup, tu es resté combien de temps à Montpellier ?
Huit ans, entre la formation et les pros. Je dois beaucoup au MHSC. Je suis très reconnaissant de tout ce que le club m’a apporté. Si je n’avais pas eu cette formation montpelliéraine, je n’aurais sans doute pas été professionnel. Je suis aussi très reconnaissant des éducateurs que j’ai eus, des dirigeants… J’ai eu la chance de connaitre Louis Nicollin et aussi son fils Laurent qui était déjà là. J’ai gardé beaucoup de contacts. Montpellier, c’est un club qui restera important toute ma vie. J’ai tout appris là-bas. Et j’ai aimé la ville.

Te souviens-tu de ton premier match en pro ?
C’était un Montpellier-Grenoble, il me semble, à La Mosson, en Ligue 2, lors de la saison 2007/08, avec Rolland Courbis, qui m’a fait signer pro. Montpellier avait une belle équipe, avec des « vrais » joueurs comme Bruno Carotti, Philippe Delaye, Lilian Compan, Lamine Sakho, etc.

« Franc, passionné, méchant »

Tu étais un joueur plutôt…
Franc, passionné et méchant.

Tu es comment dans la vie de tous les jours ?
Franc. Très franc. Très droit. C’est très important. Sinon je suis quelqu’un de plutôt discret, tranquille.

Joueur et entraîneur, tu es resté le même ?
Non, je suis différent. Je garde la passion, c’est important. J’essaie d’être le plus droit possible avec les joueurs parce que j’aurais aimé que l’on soit comme ça avec moi, or on ne l’a pas toujours été… Je suis un peu plus réfléchi, un peu moins dans les émotions aussi mais ça c’est normal, j’ai grandi, j’ai appris, et les leçons m’ont servi ! Mais je suis vraiment passionné et j’aime ce que je fais. J’aime le jeu aussi.

Combien de buts marqués en pro ?
Deux contre mon camp (rires) ! Sinon, j’en ai mis un en coupe de la Ligue contre Vannes, contre un gardien avec lequel j’avais joué à Montpellier, Gérard Gnanhouan. C’est le seul que j’ai marqué ! J’ai souvent failli pourtant (rires) !

Meilleur souvenir sportif ?
La montée en Ligue 1 en 2011 avec l’AC Ajaccio. C’est difficile à expliquer, il faut l’avoir connu pour le comprendre. J’ai connu trois montées mais celle-là était exceptionnelle, déjà parce que j’ai joué tous les matchs. Parce que quand je signe, on me dit que si on se maintient en Ligue 2 à deux journées de la fin, ça sera une belle saison. Parce qu’on part en stage à 14… Humainement, c’était des gens incroyables… On a su créer quelque chose, un engouement. J’ai couru après ces sensations-là tout le reste de ma carrière, et je ne les ai jamais retrouvées.

Fan de Maradona

Ton poste de prédilection, cela a toujours été latéral ?
Oui, même si parfois, j’ai joué dans l’axe aussi, à un poste qui plaisait aussi énormément, mais sinon je n’ai joué que latéral.

Un joueur que tu n’aimais pas trop affronter ?
Il n’y en a pas eu un en particulier. Après, par rapport à mon poste, j’avais souvent affaire à des joueurs de même profil, rapide, percutant, puissant, mais ceux que je préférais rencontrer, c’était ceux qui étaient plus dans le jeu à l’intérieur, qui débordait un peu moins. J’ai eu la chance de jouer contre des joueurs comme Eden Hazard, qui était difficile à marquer, ou même Pierre-Emeric Aubameyang, qui allait très vite, c’était compliqué de les tenir.

Un coéquipier marquant ?
J’ai eu la chance de jouer avec Adrian Mutu (ex-Chelsea, Inter, Juventus, Fiorentina, Parme, etc.), il m’a marqué par son aura, par ce qu’il dégageait, par ce qu’il était capable de réaliser aussi. C’était une star mondiale, nominé au Ballon d’or. Il était en fin de carrière à Ajaccio donc j’imaginais quand il était au sommet de sa forme ce que ça devait être. Il avait une facilité dans les protections de balle, et puis, ses qualités techniques… Il sentait le jeu.

Le coéquipier avec lequel tu avais le meilleur feeling dans le jeu ?
Yannis Salibur, à Clermont. Il était vraiment au-dessus. Même s’il a eu une très belle carrière, pour moi, il n’a pas eu celle qu’il méritait. Il était vraiment incroyable. Il était adroit, puissant, et en plus, c’était un bon gars. On avait un très bon feeling sur le terrain, on jouait sur le même côté, j’aimais défendre pour lui. J’ai apprécié les deux années passées avec lui. J’ai apprécié aussi le feeling avec Yoann Poulard, il m’a beaucoup appris à mes débuts à l’ACA, il m’a beaucoup aidé, en plus, c’était la première saison où je jouais latéral gauche.

Une idole de jeunesse ?
J’ai toujours été fan et admiratif de Diego Maradona, il avait tout compris au football, c’était un jeu pour lui, et pour moi aussi ça l’est, mais c’était aussi un spectacle. Et ça, c’était fantastique. J’ai regardé énormément de vidéos et de films sur lui. Je les ai montrés à mes enfants. Il m’a toujours impressionné. Il m’impressionne encore aujourd’hui. C’était beau à voir.

Un sport, autre que le football ?
J’aime beaucoup la moto-cross, j’en ai fait quand j’étais jeune, mon grand fils en a fait aussi. Je m’y suis remis il y a deux ans. J’aime les sports mécaniques en général, comme les rallyes automobiles, ça m’a toujours passionné. Mon but, c’est d’en faire un, ça ne devrait pas tarder. Je ne pouvais pas en faire quand j’étais joueur. J’aime bien faire du trail pour le plaisir aussi.

« Les causeries, à la fin, ça me fatiguait ! »

Des entraîneurs marquants ?
J’ai appris de tous, même de ceux que je n’ai pas appréciés. Quand j’étais au centre de formation à Montpellier, un coach comme Ghislain Printant m’a marqué, il était proche de nous, je l’ai eu longtemps, en 16 ans Nationaux, en réserve, il était dur mais il nous a éduqués. Et mon papa aussi, parce que c’était un très-très bon entraîneur, et je ne dis pas ça parce que c’est mon papa, mais il a su être juste et ce n’était pas facile pour lui, d’avoir son fils dans le groupe. Il était fin tactiquement, il n’avait pas besoin de crier pour faire comprendre les choses, et il avait ce truc en plus pour tirer le meilleur de chacun. Il a été dur avec moi aussi, ça fait partie du truc. Après, en pro, un entraîneur comme Olivier Pantaloni m’a marqué, il était calme, très humain, et ça, aujourd’hui, dans le foot, ça se perd… C’est Olivier Pantaloni aussi qui m’a fait le plus confiance en pro et m’a permis de jouer en Ligue 1.

Comment expliques-tu qu’Olivier Pantaloni, qui jouit d’une bonne réputation, n’entraînes pas un club plus huppé ?
Lorient, c’est quand même un bon club de Ligue 1. Ce que Lorient faisait à l’époque de Christian Gourcuff par exemple, ça m’a inspiré, parce que c’est le football que j’aime proposer. Olivier (Pantaloni) est resté très longtemps fidèle à l’AC Ajaccio, et ça c’est rare. C’est son choix. Comme il est resté longtemps au club, les gens ont pu lui mettre une étiquette. En tout cas, c’est un très bon coach, les gens à l’AC Ajaccio ont dû le regretter, du moins je l’espère. Parce qu’on se rend compte de tout ce qu’il a fait une fois qu’il est parti. Il mérite d’être reconnu. Ce qu’il a fait en Corse et pour l’ACA est incroyable et respectueux. Peut-être qu’il est sous-estimé, mais je pense qu’il prouve avec Lorient qu’il mérite ce qu’il a.

Une causerie marquante ?
J’en ai tellement eues… Je t’avoue que les causeries, à la fin, ça me fatiguait ! Mais celle qui me vient à l’esprit, c’est justement celle d’Olivier Pantaloni avant un match à Nîmes, l’année où on monte en Ligue 1, parce que c’était différent de d’habitude. Il avait projeté un film, il avait cherché à toucher le côté émotionnel et ça m’avait touché. C’était nouveau aussi. Je suis toujours en contact avec lui.

« Je pars du principe qu’un joueur de foot est intelligent »

Et toi, tes causeries d’avant-match, tu les prépares comment ?
Je ne les prépare pas de manière informatique, parce que tout est carré, je ne laisse rien au hasard. Après, les discours non plus, je ne les prépare pas. Je n’ai jamais eu de problème à parler devant les gens. J’ai eu la chance d’être capitaine dans beaucoup de clubs où je suis passé, et dès le centre de formation.

La seule chose que je prends en compte, c’est que je parle aux gens comme si je parlais à mes enfants ou à mes parents, de manière naturelle. J’ai des sujets à aborder parce qu’ils sont importants par rapport au match qui va arriver, par rapport au plan tactique, au plan de jeu, mais je n’écris rien. Mes causeries sont toujours très courtes. Et je prends en compte ce que moi j’aimais en tant que joueur. Il m’est arrivé d’avoir des causeries de 30 minutes et ma tête explosait, je ne retenais rien. Quand je voyais que le coach avait tout préparé dans sa causerie, je n’écoutais même plus. La causerie la plus longue que j’ai dû faire, c’est 12 ou 13 minutes, et c’est déjà beaucoup.

J’essaie de ne pas mettre que de l’émotion, parce que je pense que ce n’est pas ça qui va te faire gagner un match. J’essaie d’apporter avec des vidéos, de montrer des choses dont j’aimerais que l’on s’inspire. Je pars du principe qu’un joueur de foot est intelligent. Je me suis toujours battu contre ça, contre cette vision caricaturale, contre les clichés et l’image que les gens avaient du joueur de foot. C’est quelque chose qui m’a toujours fatigué. Ce sont des conneries. J’ai eu la chance de travailler avec des entraîneurs comme Didier Zanetti (avec la réserve de l’ACA), qui m’a énormément appris, sur le plan tactique, sur les causeries. C’est un entraîneur que j’apprécie, et j’aimais son travail.

Dans un autre style, il y a aussi Julien Banghala, avec qui j’ai commencé adjoint en seniors. Il est directeur du Centre de formation du FAR à Rabat au Maroc aujourd’hui. Ce sont des entraîneurs très performants dans leur domaine et j’ai eu la chance de commencer avec eux, ce sont des belles pointures ! Je me suis inspiré d’eux, et après j’ai fait un mélange à ma sauce. Pour en revenir à mes causeries, elles ne sont pas préparées. L’improvisation est importante. Si je n’ai rien à dire, je ne dis rien. Et quand je dis quelque chose, c’est que j’ai envie de le dire et c’est ce que je pense. Je ne sais pas comment l’expliquer. Je ne joue pas un rôle, de toute façon, je ne supporte pas ça, parce que je n’aimerais pas qu’on le fasse avec moi.

« L’aventure que l’on vit, elle est incroyable ! »

En termes d’émotion, ce que tu as vécu joueur est-il plus fort que ce que tu vis actuellement dans la peau de l’entraîneur ?
C’est différent. Mais c’est aussi fort. L’aventure que l’on vit, elle est vraiment incroyable. Je ne regrette pas une seconde mon choix. Aujourd’hui, et quoi qu’on en dise, on est l’équipe première de l’AC Ajaccio. Bon, ok, on est en Régional 2, mais quand même. Pour les dirigeants, pour les supporters, cela ne change pas grand-chose. C’est ce que je dis aux joueurs : les émotions que l’on vit, elles sont intenses, fortes et surtout inoubliables. Ce n’est pas comparable avec ce que j’ai vécu en tant que joueur, mais c’est tout aussi beau.

Entraîneur-joueur, ça ne t’a pas tenté ?
On me l’a demandé encore cette année, mais j’ai refusé. J’ai rejoué il y a 2 ans, avec l’équipe de N3 de l’ACA, quand j’étais adjoint de Didier Zanetti, parce que j’avais demandé au club de finir ma carrière à l’ACA. J’avais prévu de jouer le dernier match de la saison. Bon, il s’est avéré que j’ai joué dès le mois de novembre à cause de problèmes d’effectif, et Didier, lui, voulait me faire jouer tous les matchs (rires), j’ai dit « Non, non… » J’en ai joué deux ou trois et je me suis régalé. Physiquement, j’étais en forme, et même cette année, je pense que je pourrais encore jouer, mais c’est un choix. J’ai tourné la page. Aujourd’hui, je ne suis plus joueur. Je suis entraîneur.

Du coup, c’est ton adjoint, Riad Nouri (40 ans), qui joue !
C’est incroyable ! Quand on en a parlé, il m’a dit « Oui, je jouerai tous les matchs à domicile », et quand je lui disais « Tu vas rester au repos » il me disait « Non, non, je joue ! » (rires). Il veut tout jouer ! Il a du mal à décrocher et je le comprends, il prend du plaisir. Mais pour lui, c’est dur. Avec « Riri » (Riad Nouri), j’en discutais souvent, il avait toujours ses réflexes de pro, je lui disais : « Mais Riad, tu ne peux pas demander à certains joueurs des choses, que nous on n’a connu, alors qu’on est en R2 », il avait du mal au début avec ça, à cause des automatismes, des visions de jeu, qu’on a pu avoir parce qu’on a été pro, et que d’autres ne peuvent pas avoir parce qu’ils n’ont jamais connu ça.

C’est bien d’avoir son adjoint sur le terrain ? C’est important ?
C’est bien, oui et non, parce que parfois j’ai besoin de lui pour échanger sur le banc, du coup, ça me manque. Mais ça me permet aussi d’avoir un ressenti à l’intérieur du terrain. Riad se sent toujours joueur, il a du mal à décrocher de ça, et je le comprends, parce qu’il prend toujours du plaisir.

« Je ne suis pas le même homme, entraîneur, que quand j’étais joueur »

Tu as le temps d’aller voir des matchs de foot ?
Je suis sur les terrains tous les week-ends parce que j’ai deux garçons qui jouent (rires) ! L’un a 14 ans, l’autre a 5 ans, ils portent le maillot de l’ACA. Avant le football, c’est ma famille qui compte. Le football, c’est secondaire et cela restera toujours secondaire pour moi. J’accorde beaucoup d’importance dans le fait d’être présent pour mes enfants. Du coup, je vois des matchs, mais dans des catégories différentes ! Ce ne sont pas des matchs de seniors !

Un proverbe, un dicton ?
J’en ai deux différents, mais je fais la part des choses car je ne suis pas le même homme, entraîneur, que quand j’étais joueur. Et je suis content de ne pas être le même, parce que ça veut dire que j’évolue, que je mûris, que j’apprends aussi, parce que quand j’étais joueur, je n’ai pas tout fait bien. Mais j’ai une phrase que je me suis répétée toute ma carrière quand j’étais joueur, elle venait d’un coach que j’avais en benjamins « moins de 13 ans » au Sporting à Bastia, « Pierrot » Molinelli, que j’aimerais revoir, parce qu’il a beaucoup compté aussi. A chaque fois que je rentrais sur le terrain, il me disait une chose : « Il vaut mieux être le boucher que le veau ». Toute ma carrière, je me suis dit ça. C’est aussi ça qui a fait que j’ai réussi à être pro, parce que je n’avais pas des qualités incroyables. Mais je ne le répète plus aujourd’hui, parce que c’est différent. Je parle plutôt d’humilité avec mes joueurs. Je crois à ça. L’humilité est importante, encore plus dans notre situation. C’est ce que je leur répète chaque jour.

« Je n’avais jamais vu un match de Régional »

L’humilité dont tu parles a plusieurs significations : il y a celle que l’on doit avoir en tant qu’être humain mais aussi celle que doit avoir le professionnel qui a toujours tout eu sous la main et qui débarque en Régional 2, où c’est système D, où les terrains ne sont pas de qualité, etc.
Bien sûr. Et je ne sais pas si j’aurais été capable de le faire. J’ai beaucoup de respect pour ce qu’ils font. J’ai refusé à la fin de ma carrière de jouer au niveau régional quand des occasions se sont présentées. Peut-être que pour l’ACA, j’aurais rechaussé les crampons, mais avant de reprendre les rênes de l’équipe cette année, je n’avais jamais vu un match de niveau Régional. Encore moins joué. Donc ce que j’ai fait, quand le championnat a repris, je suis allé voir un match de Régional 2, à Corte : c’était la réserve de Corte contre Cargese. Je ne connaissais pas le championnat. M’entraîner à 18 heures, je ne savais pas non plus ce que c’était. Bon, c’est tout nouveau, mais c’est intéressant aussi.

Tu as pensé quoi de ce match Corte-Cargese ? Tu t’es dit « Waouh » !?
C’était différent. Je n’ai pas de problème avec le niveau où on est, ça reste du football, même si c’est différent de ce que j’ai pu connaître, mais il y a des choses à apprendre, et je suis agréablement surpris du niveau en R2.

« Je profite de l’instant présent »

Riad Nouri, entraîneur-adjoint et toujours joueur !

Tu as des manies de coach avant un match ?
J’essaie de rentrer dans ma bulle, de me concentrer, d’être au calme. Je prends toujours dix ou quinze minutes tout seul, tranquille. J’ai besoin de cette bulle de concentration pour me plonger dans le match. C’est ma deuxième année de coach comme n°1, puisque j’entraînais les U17 Nationaux l’an passé, et j’avais commencé à faire ça, parce que je travaille avec un préparateur mental. C’est une des choses que j’ai mise en place et qui m’apporte.

Un plat, une boisson ?
J’aime l’Orezza et en plat, j’aime les pâtes et le tiramisu. Les pâtes « alla salsiccia », j’adore.

Si tu n’avais pas été footballeur, tu aurais fait quoi ?
Pompier.

Un endroit que tu apprécies à Ajaccio ?
C’est Capo di Feno, après les Sanguinaires, en bord de plage, c’est un endroit où je me sens bien. La belle famille a un pied à terre là-bas, c’est une chance, et j’y passe beaucoup de temps.

Le match de légende de l’ACA ?
Les derbys contre Bastia, ils étaient passionnants. Le match aussi contre le PSG, l’année où on monte, en 2011, c’était le début de l’ère qatari. C’était incroyable. On est allé faire match nul au Parc des Princes aussi (en janvier 2013, 0 à 0).

Le joueur de légende de l’AC Ajaccio ?
Etienne Sansonetti. Un pionnier. Un buteur. Il ne faut pas oublier les anciens, c’est aussi grâce à eux qu’on est là. Des joueurs comme Dado Prso aussi ont compté, ils ont été incroyables. Dado, je l’ai recroisé quand je jouais à Tours et quand j’étais allé jouer à Pau, où il était adjoint (il est aujourd’hui adjoint de Bruno Irlès en N2, aux Girondins de Bordeaux, Ndlr).

Tu te vois entraîner pendant longtemps ?
J’ai déjà du mal à me voir demain, alors… J’ai arrêté de faire des projets dans le football. Je profite de l’instant présent. Je suis chanceux et heureux de faire ce que je fais. Je prends ce qu’il y a à prendre. Je me donne les moyens de réussir, d’évoluer, d’être performant et meilleur chaque jour. Après, arrivera ce qui arrivera.

« Ce qui est arrivé au club, ce n’est pas rien »

En septembre, l’ACA a fait le buzz avec le retour d’Andy Delort, c’est normal, mais d’autres anciens moins connus sont là, comme Cédric Avinel…
Cédric, c’est un ami, j ai joué avec lui à Clermont, on est resté très proche après, on se voit en dehors, et quand on a essayé de restructurer le club l’été dernier, on n’avait pas d’entraîneur pour les U14, j’ai demandé aux dirigeants si cela pouvait les intéresser de prendre Cédric, parce que je suis persuadé qu’il peut faire un super coach, et aujourd’hui, le club est très content de lui, et Cédric se régale avec les petits. Je lui ai demandé de me donner un coup de main avec l’équipe de R2, il m’a dit « Anto, pas de souci, je te donnerai un coup de main », et il me donne plus qu’un coup de main aujourd’hui (rires) ! Cédric, c’est une patte.

Récemment, un autre « ancien », Mohamed Youssouf, qui s’est entraîné avec vous, a signé en N2 à Chantilly : pas trop déçu ?
C’est une grande déception de ne pas l’avoir avec nous, parce qu’au delà de ce qu’il pouvait nous apporter sur le terrain, avec ses qualités de joueur de foot, c’est humainement quelqu’un d’incroyable, du même calibre que Cédric, quelqu’un de très discret, très humble, et j’aurais aimé l’avoir dans mon effectif, pour ce qu’il dégage, et ce qu’il aurait appris au groupe.

On a lu que l’objectif sportif était de remettre l’ACA à sa place, dans le monde pro : mais dans combien de temps ?
Il n’y a pas de temps de fixé. Comme je l’ai déjà dit quand on est reparti cet été, il y a deux « steps » importants. Il faut y aller petit à petit. Ce qui est arrivé au club, ce n’est pas rien. Quand on a vécu de l’intérieur ce que l’on a vécu, et j’y étais, surtout à fin, dans la période de transition, quand on était trois, avec Fabio da Cunha, le coach des U16, aussi, et Riad, qui était en réserve, et alors que les joueurs s’en allaient, je peux te dire que ce n’est pas rien. La première étape, c’est déjà de retrouver le niveau national. C’est une étape important avant la suivante, qui sera de retrouver le monde pro. Quand ? Alors ça… On ne le sait pas.

Le Gazelec Ajaccio, ça peut être un exemple, avec sa remontée de R2 en N3 en deux saisons seulement ?
Ah bien sûr ! Il faut s’inspirer des clubs qui ont réussi et le Gazelec, c’est un exemple de restructuration, de renaissance, et si on peut les imiter, je signe de suite. On a des contacts, je connais très bien le président, Louis Poggi, avec qui j’ai joué, c’est important d’avoir des relations entre clubs, je n’ai pas de problème avec ça.

« On écrit de nouvelles pages pour l’avenir »

En dix ans, les trois principaux clubs corses ont été « servis » : y a-t-il une malédiction ?
C’est la vie, c’est le football. Je suis quelqu’un de très pragmatique. C’est comme ça. Vivre avec le passé, ce n’est pas mon truc. Les faits sont là. Qu’est-ce qu’on doit faire ? Se plaindre ? Se morfondre ? C’est tout ce que je déteste, c’est tout ce que je ne suis pas. Moi je préfère avancer.

Aujourd’hui, l’ACA est en Régional 2. Peut-être que c’est un mal pour un bien. Peut-être qu’il fallait ça pour repartir sur de nouvelles bases. Quand on voit ce que le Sporting a fait aussi, ils sont repartis sur de nouvelles bases, ils ont refait des choses incroyables, on doit s’en inspirer aussi, c’est pareil pour Strasbourg, qui était reparti en CFA2 (en 2011), et d’autres. On est sur un nouveau cycle. Et pour moi, le football, ce sont des cycles. On écrit de nouvelles pages pour l’avenir et peut-être que ce sont nos enfants qui en récolteront tous les fruits. En tout cas, je ne le vis ni bien ni mal. Je ne le subis pas en tout cas.

Ta vision du foot ?
Je suis obligé de m’adapter aux joueurs que j’ai, par contre, mes principes, eux, ne changent pas. Parce que je pense que tous les joueurs peuvent progresser, à n’importe quel âge, à n’importe quel niveau, et ça je leur ai dit. J’en suis convaincu. Mon propre style et mes idées de jeu m’appartiennent, mais je pars toujours du principe que le football est un jeu, et qu’il faut prendre du plaisir. Quand on commence le football, il n’y a aucun gamin qui va te dire « je vais jouer derrière, je vais tacler ou défendre », parce qu’il veut marquer des buts ou faire des dribbles, il veut se régaler. C’est un paramètre très important. Je suis convaincu que c’est grâce au jeu que l’on marquera des buts, en gardant un équilibre bien sûr, et qu’il faut récupérer le ballon, le plus vite possible, pour pouvoir jouer, mettre en place nos principes. Je ne joue pas avec les mêmes systèmes, mais je joue avec les mêmes principes qui se déforment. Pour défendre, oui, c’est le même système, mais pour attaquer, j’utilise plusieurs systèmes en fonction de ce que je peux donner aux joueurs comme billes pour être performants, et après je laisse la liberté aux joueurs, je ne suis pas un dictateur. Ils doivent être capables de mettre en place certaines choses pour mettre l’adversaire en difficulté.

Depuis le début de saison, en championnat, l’ACA n’a encaissé que 4 buts en 16 matchs : c’est très peu…
Ça me fait chier, on en donne deux contre Cargese… Même les 4 buts que l’on prend, on les donne. J’aurais aimé qu’on n’en prenne zéro, c’était faisable. Mais bon, 4 buts encaissés, ça reste correct. c’est important d’être solide défensivement si on veut mettre en place ensuite des choses offensivement.

« On est tous dans le même bateau »

Quand on voit tous ces gens qui suivent l’ACA en Régional 2, tous ces supporters… On dirait que le club s’est réveillé, qu’il y a un nouvel engouement…
J’ai déjà eu cette discussion, mais ces gens-là, ils ont toujours été là. Ils n’ont jamais disparu. C’est juste qu’à un moment donné, on s’est éloigné de nos valeurs, des valeurs du club. Ce que l’on fait nous, ce n’est rien d’extraordinaire. On essaie de rester nous-mêmes et de donner du plaisir aux gens. En étant très humbles. Parce qu’on est tous dans le même bateau, et c’est ça qui est beau. Et j’inclue tout le monde, tout ceux qui se reconnaissent dans ce nouveau projet. On fait tout pour que ces gens-là soient fiers de leur équipe.

On a commencé l’entraînement le 11 septembre… Déjà, pour faire l’équipe, cela a été compliqué. Les gens ne se rendent pas compte de toutes les difficultés que l’on a rencontrées pour mettre en place tout ça. Je n’arrête pas de le dire à ceux qui pensent que ce que l’on fait, ça paraît normal, alors que ce n’est pas normal. C’est même loin d’être normal. Le week-end, nous, on ne joue pas un match de Régional 2. On joue un match de coupe de France. Les réserves, contre nous, se renforcent, toutes, alors que quand elles affrontent une autre équipe, elles ne le font pas, mais ce n’est pas grave, cela fait partie du jeu. Tant mieux, même, cela permet de confronter mon équipe à une autre d’un niveau supérieur.

Je le répète : ce que l’on fait, ce n’est pas normal. C’est même incroyable. La fierté est encore plus grande. On n’a pas eu de préparation, on a été obligé de déclarer forfait en coupe de France parce qu’on n’avait pas encore d’équipe, on a dû reporter les deux premiers matchs de championnat, on n’a droit qu’à deux mutés par match hors-période alors que normalement on aurait dû avoir sept mutés… Personne ne nous a aidés. C’est comme ça. On prend match après match. On fera les comptes à la fin. On s’entraîne quatre fois par semaine : le mardi à 17h, le mercredi à 18h, le jeudi matin pour ceux qui ne travaillent pas et le vendredi à 17h. Pour moi qui n’avait jamais connu ça, c’est une expérience à la vitesse grand V ! J’ai appris énormément, je suis en train de faire mon inscription pour le DES (diplôme d’état supérieur). L’administratif, les mutés, les règlements, les papiers, c’est incroyable tout ce que j’ai appris cette année. En fait, je suis en formation accélérée.

  • Texte : Anthony BOYER / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
  • Photos : Paule SANTONI – AC Ajaccio
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