À 37 ans, l’architecte originaire de Mulhouse est à la tête d’un club historique, qui porte encore le poids d’un lourd passé, et qu’elle a repris en 2022 avec une équipe d’entrepreneurs locaux. Le chantier est énorme mais la reconstruction a déjà commencé, autour d’axes forts comme le travail de formation des jeunes, la réputation et l’image.
Par Anthony BOYER à Mulhouse / Mail : aboyer@13heuresfoot.fr / Photos : 13HF et Thibaud Muller / Zoom.byThib
Camille Aïssaoui ne connaissait pas 13heuresfoot. On ne lui en veut pas ! On en veut encore moins à la présidente du FC Mulhouse – en poste depuis le 22 septembre 2025 – après que celle-ci a accepté, au pied levé, notre rendez-vous ! C’était vendredi dernier, la veille d’une victoire – sur le fil ! – importante pour le maintien en National 3 de son équipe seniors, face à Pontarlier (2-1, buts de Loutfi Daoudou et Ibrahima Diallo). Trois points qui permettent au deuxième plus vieux club de l’Hexagone (année de naissance, 1893 !), promu l’été dernier après trois saisons en haut de tableau de R1 (5e, 2e et 1er), et toujours suivi par une large frange de supporters, de réintégrer la première partie du classement de N3 (7e sur 14).
« Je suis une tchatcheuse ! »

Réactive, conviviale, souriante, accueillante, l’architecte de 37 ans, native de Mulhouse, a accepté d’évoquer son arrivée au sein de cette véritable institution alsacienne et son ascension jusqu’au poste ultime, tout ça pendant plus d’une heure – « Je suis une tchatcheuse ! » -.
Et quand on parle d’institution, le mot n’est pas trop fort. Car sans faire injure aux clubs alsaciens, il y a au pays des cigognes le RC Strasbourg et ensuite le FC Mulhouse, qui sort d’une longue traversée du désert. Encore plus longue et plus douloureuse même que celle vécue par son grand voisin européen au début des années 2010.
Il faut dire que Mulhouse et son club de football historique, ancien pensionnaire de Division 1 (les deux dernières fois en 1982-83 et en 1989-1990) et surtout ancienne place forte de la Division 2, a plus souvent fait les choux gras de la presse régionale pour ses déboires financiers que pour ses performances sportives, notamment durant la période du milieu des années 90 jusqu’au début des années 2020 : dépôt de bilan en 1999, rétrogradation administrative en N3 en 2020, nouvelle rétrogradation administrative et redressement judiciaire en R1 en 2022… La chute fut autant vertigineuse que le passif fut lourd.
Le stade de l’Ill, lieu emblématique chargé d’histoire

Mais les monuments ne meurent jamais, à l’image du bon vieux stade de l’Ill (du nom de la rivière qui coule à côté). Même amputée de sa tribune Johansen (du nom de l’ancien joueur, Frédéric Johansen, décédé en 1992 à l’âge de 20 ans) et de ses 3500 places, démolie en 2024 après avoir été fermée en 2021 pour des raisons de sécurité, le stade reste un lieu emblématique chargé d’histoire, doté d’une unique tribune aujourd’hui, avec la piste d’athlétisme tout autour. « La tribune était fermée car elle n’était plus aux normes, explique Camille Aïssaoui. Aujourd’hui, on a 10 000 places en tout avec les pourtours, dont 2 600 assises. C’est largement suffisant, on a déjà eu des 4000 spectateurs en coupe ! En National 3, on a vrai public, il y a une vraie culture foot ici, il y a un vrai enjeu. Cette année, cela varie entre 500 et 1200″.
« Le travail d’équipe me plaît »

Il est environ 10h lorsque Camille Aïssaoui nous reçoit à Rixheim, à une poignée de kilomètres de Mulhouse, dans les locaux du magasin Noblessa, tenu par sa cousine Laila Hans, avec laquelle elle partage un bureau ! Sur le moment, au milieu de tous ces plans de travail et de tous ces équipements « design », on a cru que la mère de famille de deux enfants en bas âge était architecte d’intérieur, mais pas du tout : « Le travail d’équipe me plaît et avec Laila, on partage les salariés et un bout de bureau maintenant ! Mais ma société est basée en Corse, j’ai des bureaux à Porto-Vecchio. Je suis une amoureuse du Sud ! J’ai été formée dans le projet « public » mais j’interviens sur tout type de projets, ça va de la conception au suivi de chantier. En changeant de région, je fais aussi de la maison privée, de l’extension, du collectif, bref, j’interviens sur toutes les phases d’un projet. »
Rapidement, au fil de la discussion, l’on apprend que Laila Hans fait aussi partie de la nouvelle équipe dirigeante qui a repris le club dans le cadre d’un plan de cession en septembre 2022, et qu’elle siège au comité directeur du club (partenaire au départ, trésorière aujourd’hui). Alors, le FC Mulhouse, un projet familial ? La question prend tout son sens quand on sait que l’avocat au barreau de Mulhouse, Rayan Zaïen, président jusqu’en septembre 2025, ancien joueur du club en CFA (de 2009 à 2011), est le frère d’Hakim Aïbèche, l’actuel entraîneur de l’équipe de N3, tous deux ayant eux aussi été là au moment de la reprise en 2022.
Et ce n’est pas tout. Hakim Aïbèche, lui aussi natif de Mulhouse, ancien attaquant passé par Beauvais, Rouen, Montluçon, Haguenau et … Mulhouse, est le compagnon à la vie de… Camille Aïssaoui ! Hakim Aïbèche a même entraîné le FCM entre 2007 et 2016, le plus souvent comme adjoint, avant de prendre en charge la réserve puis l’équipe fanion, en CFA.
Faire fi des préjugés, être acceptée
Il ne faut pas croire pour autant qu’un projet club est plus facile en famille. Le départ de Rayan l’année dernière, à la fin de son mandat, l’a montré. Et quand le comité a acté la promotion de Camille Aïssaoui à la tête de l’association, celle qui en était jusqu’alors la vice-présidente a ensuite dû se faire accepter par le milieu du ballon rond, se battre contre les idées reçues et faire fi des préjugés. Une femme président d’un club de foot ? Et Alors ! Il y a bien Michele Kang, la présidente de l’Olympique Lyonnais. Mais là, on est dans une autre sphère. Il y a bien eu, sinon, la cheffe d’entreprise Anny Courtade, présidente de l’AS Cannes entre 2019 et 2023, en N3, jusqu’à l’arrivée de l’Américain propriétaire de l’AS Rome, Dan Friedkin – tiens, tiens, un Américain ! Aujourd’hui, Anny Courtade, plus beau palmarès du sport français avec « son » Racing-club de Cannes volley-ball (club historiquement concurrent de l’ASPTT Mulhouse!), préside l’association du club azuréen, tandis qu’il n’y a plus d’américain à Mulhouse depuis le départ de Gary Allen (président de janvier 2017 à juillet 2022), le frère de Mark Allen, légende mondiale du triathlon.
Nous voilà donc à l’été 2022. L’été de tous les dangers pour un FCM rétrogradé administrativement de N3 en R1, et menacé d’être placé en liquidation judiciaire. La suite, c’est Camille Aïssaoui qui la raconte !
Camille Aïssaoui (FC Mulhouse) :
« On est une équipe dirigeante de challengers »
- Ses études, son parcours professionnel

Je suis partie de Mulhouse après mes études (« maths sups » puis « maths spé »). J’ai fait des études d’archi dans une école d’ingénieurs à Strasbourg. Une fois le diplôme en poche, je ne voulais pas travailler à Mulhouse même si j’y suis née, même si j’adore ma ville, même si j’y suis attachée. Je voulais arriver en terrain neutre et non pas quelque part où je connaissais déjà beaucoup de monde, comme ici. J’ai voyagé et comme je suis une « accro » du soleil, comme j’adore Marseille, j’ai pris mon premier job pas loin, à Aix-en-Provence, dans une agence d’architectes importante, où on était une trentaine. J’avais déjà aussi bossé à Bâle (Suisse), l’eldorado de l’architecture, juste avant mon diplôme. À Aix, j’étais en CDD : je n’avais plus envie de rester, à sans cesse me demander si j’allais être reconduite le mois suivant. Bref, j’ai voulu changer. J’avais envie d’expérimenter différents types d’agence et, surtout, je savais que je ne voulais pas être salariée. On m’a proposé un travail de deux mois à Lyon, où j’ai répondu à un concours public, mais c’était pour un projet à Grenoble. Je suis restée deux ans finalement dans cette entreprise de coeur et d’ailleurs, je continue de bosser avec mes anciens patrons de Lyon sur d’autres concours publics.
« Pourquoi vous ne montez pas un projet ? »
- Sa rencontre avec Hakim Aïbèche, l’actuel entraîneur du club en N3

Je l’ai rencontré à Grenoble il y a 8 ans, quand il travaillait au club de foot, le GF38. Je ne le connaissais pas. Simplement de nom, parce qu’il est de Mulhouse. J’étais à l’école avec ses frères. Son papa a été le coach de mon frère au FC Mulhouse. Et on avait des amis en commun. On est allé boire un café, on a commencé à faire un peu de sport ensemble, il m’aidait à me « bouger » un peu, et on s’est mis ensemble plusieurs mois après, à Grenoble. Je suis ensuite tombée enceinte et de son côté, il est arrivé en fin de contrat à Grenoble. Du coup, il est parti au club d’Amiens, à la formation, mais là, c’était compliqué, on n’a pas réussi à trouver de logement. On ne savait pas qu’Amiens était la cité-dortoir des Parisiens. Il effectuait des aller-retour, j’étais seule avec le bébé, j’avais mon job, bref, c’était vite le cauchemar.
Quelques mois plus tard, on a acheté et construit en corse, c’était bien qu’il lève le pied à ce moment-là. Et puis son frère a eu un bébé, et le mien aussi. On s’est dit « Allez, on retourne en Alsace » ! On a voulu se retrouver tous ensemble. Au départ, on n’avait pas l’idée d’y rester longtemps. En tout cas, on n’avait pas l’idée de reprendre le FC Mulhouse, même si Hakim savait que le club allait mal. D’ailleurs, il avait proposé ses services à l’équipe qui était pressentie pour reprendre le club, et là, c’est parti en liquidation judiciaire en 2022.
- La genèse de son arrivée au FC Mulhouse
En fait, Salem Zaïen, le papa de Rayan, qui est avocat, et de Hakim, qui est entraîneur et connaît le contexte local, est au club depuis des années. Il nous a dit « Pourquoi vous ne montez pas un projet ? ». Hakim avait une vision du projet sportif, mais ne maîtrisait pas forcément la vision stratégique et financière. Moi, je suis intervenue au départ pour dire « Il vous manque ceci ou cela ». Rayan, lui, n’était pas non plus forcément quelqu’un qui allait monter le projet, même s’il avait d’autres qualités. Du coup, je leur ai monté le projet (« FCM renouveau »), ça s’est fait de manière naturelle, et quand il y a eu la liquidation, des gens ont fait des propositions de reprise situées entre 10 000 et 30 000 euros. Là, tout le monde s’est dit « On peut y aller », et nous y compris. Parce qu’à ce prix-là, on ne risquait rien.
« On a une carte à jouer »
- Quand la Ville de Mulhouse convoque les différents repreneurs

Quatre ou cinq équipes ont déposé un dossier de reprise. Quelques jours avant la date du jugement au Tribunal, la Ville de Mulhouse nous réunit. Elle nous explique que ce n’est pas aussi simple que ça et que pour ne pas faire jurisprudence, le ComEx (Comité exécutif de la Fédération Française de football) n’acceptera pas de céder le numéro d’affiliation du club (1) et du coup de garder nos jeunes au même niveau si il y a une reprise à 10 000 euros. Les liquidations n’avaient jamais été effectuées sur des associations, mais toujours sur des sociétés. C’était un cas spécial, unique. Cela aurait signifié que, par exemple, un club comme Bordeaux, s’il venait à être liquidé, pourrait être repris pour un euro. C’est une manière de dire que, d’une part, on ne peut pas « refiler » un club comme ça, pour presque rien, et d’autre par, que ce numéro d’affiliation a vraiment une valeur. Et on apprend que le ComEx ne souhaitait pas céder ce numéro d’affiliation à moins de 200 000 ou 250 000 euros ! Donc la Ville nous dit le montant, ça va être « ça », et que la seule solution, selon elle, est que l’on se « mette » tous ensemble pour reprendre le club.
(1) Le « numéro d’affiliation » est le sésame qui permet à un club d’exister officiellement et de jouer dans sa division. La FFF est réticente aux « plans de cession » qui permettent d’effacer les dettes tout en gardant les droits sportifs, car elle y voit une forme de concurrence déloyale vis-à-vis des créanciers et des autres clubs.
- 48 heures chrono
Notre position nous allait bien car on était un peu les outsiders. On voulait faire partie de l’aventure. La Ville nous dit alors que, soit ils ont une nouvelle offre sous 48 heures avec les fonds sur le compte, soit cela reportera l’audience d’un mois, sans avoir la garantie qu’elle sera maintenue parce que, dans ce laps de temps, le liquidateur doit aussi trouver les fonds. À ce rendez-vous, j’étais avec Younesse El Hariri, qui était dans une autre équipe de repreneurs au départ mais qui était ouvert d’esprit, et Jérôme Hirtzlin, un entrepreneur local, que j’avais rencontré un mois avant. On était tous associés au projet. Rayan et Hakim, eux, n’avaient pas pu être là. Honnêtement, on était dépités, mais je leur dit « On a une carte à jouer ». Là, je leur propose de rassembler les fonds sous 48 heures. On peut être les seuls à le faire et personne à ce moment-là ne se doute que l’on va le faire. Parce que si on attend un mois, peut-être que les autres équipes de repreneurs réuniront encore plus d’argent.
- Autofinancement, appels aux amis…

D’abord, nous, on voulait plutôt un projet local. Le FC Mulhouse a un lourd « passif », avec des projets comme celui de l’Américain (Gary Allen), qui a essayé quand même de faire des choses, qui y a cru, qui a ramené beaucoup d’argent, mais il n’était pas sur place. Mulhouse a une histoire, un passé, une identité : on ne voulait pas d’un modèle comme ça. J’ai proposé d’autofinancer une partie, sans faire de crédit bancaire. J’ai dit « On regarde entre nous ce qu’on peut mettre en apport et on fait appel aussi aux copains ».
Donc on se lance dans ce challenge de rassembler 250 000 euros en 48 heures… et on y arrive avec une dizaine de personnes de tout horizon ! Nous, on a mis le plus gros de la somme, mais on a quand même réussi à faire financer dans les 80 ou 90 000 euros, je ne sais plus exactement, par les autres. Clairement, c’est l’appel à un ami qui a fonctionné ! Par exemple, j’ai appelé mon ancienne assistante avec qui je travaillais à Lyon, qui n’est pas du tout dans le football, qui n’a pas des moyens mirobolants : elle m’a prêté de l’argent. J’ai tenu compte des limites de chacun. C’était des apports avec possibilité de reprise. Et si le club ne génère pas assez de profits, je me suis engagée à leur rendre l’argent.
« Ce qui nous anime, c’est le challenge, le projet, le développement »
- Un projet familial, vraiment ?

C’est familial, mais ça ne veut pas pour autant dire que c’est plus simple. En fait, cela n’a pas été un avantage dans le projet, surtout entre les deux frères. Mais on est une équipe d’entrepreneurs, avec une vision de challengers. Pour la plupart, on a tout construit dans nos « boîtes », on a investi, on sait faire. Ce qui nous anime, c’est le challenge, le projet, le développement. Après, on a aussi quelques « historiques » au club, comme le capitaine Samir Kecha (38 ans), le joueur le plus capé, formé au FCM, et entraîneur des petits. C’est l’emblème du club. Et on a aussi notre « assistante » générale Danielle Gunther, qui est salariée : ici, elle fait tout, c’est la mémoire du FCM où elle a tout vécu ! Elle connaît les rouages du foot. Heureusement qu’elle était là au moment de la reprise. Elle a même fait signer sa première licence à Hakim !
- Son accession au poste de présidente
Présidente, je ne l’ai pas vu venir ! Je venais donner un coup de mains en « off » quand j’ai monté le projet, parce que j’ai des outils qui me permettait de le faire, je maîtrisais les appels d’offres, les montages, les graphiques, etc. je me suis retrouvée embarquée là-dedans, J’avais donné cette idée pour la reprise. Jerôme (Hirtzlin) voulait que je prenne au moins la vice-présidence. S’il était dans le projet, c’est parce qu’il avait accroché avec la vision sportive d’Hakim. De mon côté, j’avais une boîte (Kaïs Architectes) à remonter localement, un deuxième enfant en bas-âge, et je n’étais pas forcément à l’aise avec ça, je ne savais pas ce que ça impliquait. Je ne suis pas quelqu’un qui aime être sur le devant de la scène. Finalement, au moment de l’élection en septembre 2025 après le départ de Rayan (Zaïen), on se met d’accord avec le comité, et cela s’est fait naturellement.
« Le FC Mulhouse avait l’image d’un club communautaire »
- Être une femme… à la tête d’un club de football

Beaucoup m’ont dit que je cochais toutes les cases, les instances, les gens du comité, etc. Alors oui, forcément, une femme à la tête d’un club, cela enlève un peu les clichés. Politiquement, la Ville aussi pensait que c’était une bonne idée, parce qu’il faut savoir que, même si cela ne lui correspond pas à mon sens, le FC Mulhouse avait l’image d’un club communautaire. Cette image, je ne lui connaissais pas. C’est allé assez loin, et je n’aurais jamais imaginé que cela déchaîne autant les passions et suscite autant de polémiques. On a eu des plaintes au juridique, il y en a même qui ont demandé ce que l’on nous stoppe les subventions ! Du coup, le fait que ce soit une femme présidente, cela allait mettre un coup d’arrêt à ces rumeurs. En tout cas, moi, je ne l’ai pas constaté, et de toute façon, je ne l’aurais pas laissé faire. On s’est toujours dit que, si on était témoin de quelque chose, si on avait des preuves de quoi que ce soit, on y mettrait un stop. Mais aujourd’hui, on n’est pas du tout là-dedans, même si Mulhouse est une ville qui partage plein de cultures différentes et différentes religions. Là, on n’est pas dans un petit village alsacien.
- Le FC Mulhouse et la religion
On n’a jamais eu de problème. Forcément, quand on va dans un petit village alsacien, comparé à lui, nous, on a d’autres religions, d’autres cultures… Au FC Mulhouse, on respecte toutes les religions, on respecte tout le monde. En fait, c’est un non-sujet chez nous. On se plie à la volonté de tout le monde.
« Être présidente ne modifie pas beaucoup mon planning »
- Sa vie de cheffe d’entreprise, mère de famille, présidente d’un club…
On ne dort plus beaucoup ! J’ai mon deuxième enfant, une petite fille, qui a 1 an… Alors on s’entoure de gens en qui on a confiance, qui sont aussi des machines de guerre dans le boulot. De toute façon, à partir du moment où vous vivez avec quelqu’un qui est dans le foot, forcément, la vie est orientée par ça. Être présidente ne modifie pas beaucoup mon planning : on vivait déjà un peu au rythme du foot.
- Sa passion pour le foot

J’avais un papa « très foot », on a grandi dans le foot… J’ai toujours passé mes week-ends au foot ! Ado, on avait nos équipes, on se faisait nos soirées Ligue des Champions, Lyon, Monaco, etc. J’étais très-très foot. Mon père venait à tous les matchs du FC Mulhouse. J’étais petite. Je n’ai pas de souvenirs de matchs en particulier, mais plutôt des souvenirs du lieu, de la buvette, de l’ambiance au stade de l’Ill…
Le seul match dont j’ai pris conscience de ce que c’était, c’était un derby Mulhouse-Colmar je crois, et je devais avoir 16 ou 17 ans. J’ai le souvenir qu’il y avait beaucoup de monde. Mais je dois vous avouer que, avant de rencontrer Hakim à Grenoble, je ne m’intéressais plus trop au foot.
« On est clairement sur un projet local »
- Le budget, les finances
L’an passé, on devait être autour des 700 000 euros et cette année on a un budget prévisionnel de 900 000 euros. Mais l’essentiel est fléché sur les jeunes. L’équipe de N3 ne représente que 20 à 30 %, et en indemnités joueurs, on est à 150 000 euros annuels environ. On a mis en place un « salary cap » qui n’est pas très élevé. On est loin en tout cas des 2000 ou 2500 euros que peuvent toucher certains attaquants de la division dans d’autres clubs !
- Le potentiel du FC Mulhouse

On est clairement sur un projet local, avec des joueurs d’ici ou qui sont venus dans la région pour un projet personnel ou familial. On en a qui sont venus de loin parce que, par exemple, leur épouse travaille à Bâle. On a des accords avec une entreprise à la frontière, ce qui permet aussi de proposer un job de salarié, frontalier, et donc avantageux.
On s’est dit aussi que, si on voulait construire, la force du FCM c’est quand même la formation, parce qu’on ne peut pas se permettre de donner 2000 euros par mois à un joueur. On a aussi des éducateurs diplômés qu’il faut payer, beaucoup d’équipes (une vingtaine), l’équipe II seniors est actuellement leader en Régional 3, et ce serait bien qu’elle monte en R2, afin de garder nos jeunes. On avait des U19 Nationaux l’an passé qu’on n’a pas pu garder, d’ailleurs, on a un joueur de cette équipe avec nous en N3, il est souvent titulaire (Elias Smaali), c’est chouette de se dire qu’il vient de la formation mulhousienne, parce que quand ce n’est pas simple de passer de la N3 à la R3. Surtout qu’il y a beaucoup de clubs de R1 au milieu qui proposent des projets et qui font que l’on perd pas mal de jeunes. Donc c’est important que la réserve monte. Cela demande une reconstruction de manière globale. En tout cas c’est l’objectif, parce que le FCM a du potentiel.
« On n’a pas envie d’aller trop vite »
- FCM : un « passif » lourd à porter

On est une équipe dirigeante de challengers, on se projette là -dedans mais on a les pieds sur terre. On sait ce qu’on construit. On n’a pas envie d’aller trop vite. On a tous été témoins des liquidations, des rétrogradations, des dépôts de bilan… On croit vraiment qu’on peut trouver une nouvelle et meilleure manière de gérer un club. Je suis un peu épuisé d’entendre souvent « Ah oui Camille mais ça fait 30 ans que… » : à force de parler du passé, on ne change pas grand-chose. Le fait que l’on ne vienne pas exclusivement du monde du football, le fait que je sois une femme, le fait qu’il y ait d’autres femmes autour de moi, au comité, avec une autre vision des choses, change les choses. On croit sincèrement qu’on peut le faire.
Lors de la reprise en 2022, beaucoup pensaient que l’on ne tiendrait pas longtemps. Aujourd’hui, ces mêmes personnes sont surprises. En plus, tous les trois mois, on entend dire que le FC Mulhouse est en liquidation, ce qui n’est absolument pas vrai ! Notre modèle, finalement, surprend pas mal de monde et prouve qu’on peut faire du foot même à ces niveaux-là, sans avoir des budgets colossaux. On est certes monté en National 3 avec un budget global conséquent au niveau du club (700 000 euros) mais qui, au niveau, de l’équipe première, n’était en fait pas si conséquent que cela. Et aujourd’hui, quand on affronte certains clubs de N3, on l’a encore vu récemment avec un article sur le FC Chalon qui a un budget phénoménal, on voit bien qu’on n’a pas un budget sensationnel.
- Le projet « local »
On a fait un projet local, on croit à ça. On est aussi conscients qu’il faut de la patience et c’est ce qui a pu manquer aux équipes dirigeants précédentes. Il y a eu l’équipe précédente, avec son modèle américain qui, on le sait, va très vite : ils ont injecté beaucoup d’argent, rapidement. Il faut de l’argent, c’est une certitude. Un projet ne se construit pas juste autour d’un budget, mais avec des fondations solides. C’est pour ça aussi que le modèle de départ, avec plusieurs investisseurs, en allant chercher beaucoup de partenaires, mais pas tellement le « gros partenaire » qui va mettre beaucoup d’argent chaque année, nous semble le bon. On veut équilibrer les recettes et développer certains secteurs comme l’événementiel. L’idée, c’est que si demain un partenaire nous lâche, on saura compenser avec d’autres vecteurs pour maintenir notre budget.
- Une accession tous les 3 ans ?
On veut que, sportivement, ça se passe dans les bons timing : en 2022, on avait annoncé la montée en National 3 dans les 3 ans. Aujourd’hui, la Ligue 3, c’est clairement un objectif et pour moi, c’est la place à long terme du FC Mulhouse. On est dans les temps, on était super content de tenir cet objectif de N3 même si on y a cru un an avant (2e de R1 en 2024), mais heureusement que ce n’est pas arrivé plus tôt finalement, car il a fallu le temps de trouver tous ces partenaires, et plein de choses ont été construites en même temps.
- L’image du FC Mulhouse

Le FC Mulhouse a eu une image compliquée ces dernières années. Aller démarcher les partenaires, les entreprises, cela n’a pas été simple. Certains étaient déçus, d’autres se sont fait arnaquer avec des notes, d’autres ne voulaient pas associer leur boîte avec le nom du club, donc cela a été un travail de longue haleine. On voit que ça paie. Il a aussi fallu prendre nos marques la première année, se poser les questions comme « comment ça marche ? « quels sont nos stades ? », « quels sont nos droits ? », « Quels sont nos lieux ? ». On voit bien qu’au niveau des infrastructures et des équipements sportifs, c’est compliqué. On a le stade de l’Ill qui est un lieu chargé d’histoire et emblématique, mais on n’a que ça pour nos seniors. Nos jeunes s’entraînent sur différents terrains dans la ville, ils sont dispersés. On se bat pour les créneaux. On a bataillé pour avoir un synthétique à Mulhouse et les travaux démarrent lundi, ça va nous faire du bien et nous permettre de ramener tous nos jeunes sur la plaine de l’Ill, dans une seule et même enceinte. Ce terrain existait mais n’était plus utilisé. Les travaux devraient durer 5 mois; ça change fondamentalement tout notre projet car aujourd’hui, chez les jeunes, on a du mal à retrouver l’esprit club, on ne les croise pas, on ne les connaît pas, on ne les voit pas. Pour les coachs, c’est compliqué, il balade les chasubles, les ballons, le matériel, ils ne savent pas ou ils vont s’entraîner. C’était important de travailler sur cette phase-là, elle est essentielle. Il fallait aussi retrouver des relations de confiance avec les institutions parce qu’on a un lieu, le stade de l’Ill, qui appartient à la Ville de Mulhouse mais qui est géré par l’agglomération. On verra ce qui va se passer avec les élections municipales. Trouver les bons interlocuteurs, tout ça, ça se travaille.
« On veut s’appuyer sur notre formation »
- Le FCM et la formation

Il y a eu le « grand Mulhouse » de la formation, parce qu’on avait un bassin avec un potentiel incroyable, sauf qu’avant, pour les jeunes, venir à Mulhouse, c’était une chance. Aujourd’hui, on a des clubs périphériques très structurés, qui font un super travail de formation, qui ont des équipements de qualité, des équipes au niveau « National », comme l’ASIM (AS Illzach Modenheim), qui est juste à côté, et qui a des U17 Nationaux, de très bons formateurs, avec un président en place depuis des années. On les avait rencontrés en seniors R1, ils avaient failli monter en N3 (en 2023 et surtout en 2024) mais c’était le FC Koenigshoffen, un club de Strasbourg, qui était monté (en 2023).
Chez nous, c’est plus compliqué, il faut tout reconstruire. On repart de zéro. Mais on veut s’appuyer sur cette formation pour avoir plus tard des seniors solides, et ça peut aussi être une source financière et permettre des rentrées d’argent ponctuelles grâce aux joueurs formés chez nous : parfois ça aide un peu, et parfois on a un Habib Diarra qui signe à Sunderland (en provenance du RC Strasbourg pour environ 36 millions d’euros) ! Quand la manne tombera, ça servira à aider nos jeunes. Un projet, ça se construit comme ça aussi. On se disait que 3 ans à chaque fois pour monter, c’est pas mal.
- Le FC Mulhouse et la DNCG

Là encore, on découvre ! Jusqu’à présent, on n’avait pas eu affaire à la DNCG. On a en face de nous des personnes qui savent de quoi elles parlent, qui sont « durs » dans leur approche mais qui nous conseillent aussi. On a eu une surprise : dans les critères de la DNCG, vous devez avoir non seulement une trésorerie positive et aussi des capitaux propres positifs pour passer. Or, à l’époque, au moment de la reprise en 2022, le ComeEx de la FFF nous avait dit que tout ce qui était fléché en actifs incorporels devait venir en déduction des capitaux propres. Quand on est arrivé devant la DNCG l’été dernier au moment de la montée en N3, on était confiant, on avait un bilan positif, des capitaux propres largement positifs, une trésorerie qui tenait la route, et on s’est retrouvé avec un sursis à statuer parce que, quand on a repris le club, on a dû « flécher » ces fameux 250 000 euros d’apport, une somme qu’on n’a jamais eu puisque tout est parti au tribunal et l’argent est parti dans la liquidation. Sauf que ces 250 000 euros devaient venir en déduction des capitaux propres, et donc on s’est retrouvé avec moins 60 000 euros de capitaux propres, quelque chose comme ça.
Le ComEx nous avait donc demandés de mettre cet argent et c’est la même institution qui nous dit ensuite que, en fait, les actifs incorporels ne valent rien car le nom d’un club peut couler du jour au lendemain et donc on ne peut pas lui donner une valeur. Sauf que quand on a repris le club, c’est le ComEx qui a déterminé cette valeur ! En fait, on le paie deux fois. On a du réinjecter cet argent-là. C’était une mauvaise surprise, on ne s’y attendait pas et surtout, on s’est dit que, quand même, ce n’était pas juste. On a déjà « jeté » 250 000 euros et là, on nous demande d’en remettre. La DNCG l’a bien compris, mais c’est le règlement de la FFF. En fin de compte, cela nous a fait un peu plus de trésorerie et un challenge de plus à relever ! De toute façon, plus les bilans seront positifs, plus les capitaux propres augmenteront, donc un jour, on redémarrera à zéro. On a joué le jeu comme ça.
« Les gens sont dans la bienveillance avec moi »
- Comment la présidente du FCM est perçue par le milieu du foot

Disons que le foot n’est pas le milieu le plus ouvert d’esprit, c’est macho, c’est archaïque sur les pensées. C’est un monde d’hommes à la base. Après, dans mon boulot d’archi, c’est pareil : sur les chantiers, c’est aussi un monde d’hommes. J’ai peut-être appris à avoir une approche différente de celle que j’aurais eu si j’avais été un homme, parce que nous, le côté gros sabot… J’ai vite compris, en arrivant sur mon premier chantier, que ce n’était pas comme ça que j’arriverais à m’imposer ! Donc on voit les choses autrement. À vrai dire, je me rendais surtout compte de ça quand j’étais la vice-présidente, parce que parfois, des gens débarquaient au club et posaient des questions auxquelles j’avais les réponses, sauf que ces gens-là ne voulaient pas discuter avec moi ! Ils n’envisageaient même pas que je sois à la gestion du club ! J’en rigolais un peu mais maintenant je ne ressens plus ça. On est dans la bienveillance. Compte tenu de l’historique compliqué du club, peut-être que les gens pensent que, finalement, ce n’est pas plus mal d’avoir une femme à la gestion d’un club, qu’elle aura une autre approche. En fait, ma seule difficulté de présidente, c’est le rapport à Hakim (rires). C’est ça qui est compliqué.
- La présidente du FCM et son entraîneur/compagnon

Si Hakim perd 5 ou 10 matchs de suite ? Je ne sais pas si en National 3, on peut virer un coach comme ça ! Il y a des contrats tout de même ! Il faut savoir qu’au FCM, il y a un comité, avec 10 personnes. Ma voix a la même valeur que celle des autres, sauf si on est 5 pour et 5 contre, et dans ce cas, ma voix est prépondérante et je tranche. Après, dans le projet, que ce soit Hakim ou pas Hakim, j’ai l’impression que s’il n’était pas mon conjoint, la question se poserait moins. Quand on a fait nos deux ou trois premiers matchs de N3, on est sortis frustrés, on sentait qu’il y avait la place, qu’on n’était pas loin, et là, quand j’entends qu’il faut virer le coach qui vient de faire monter l’équipe à l’issue de barrages très compliqués, j’ai la sensation que l’on demande ça parce que c’est Hakim, par rapport à son rapport à moi. Maintenant, si demain ça ne roule plus sportivement, la question se posera.

Hakim n’est pas juste entraîneur : il est coordinateur sportif, il chapeaute le sportif et il a pour ambition de passer le diplôme de manager général. Il a beaucoup de recul et n’a pas forcément la volonté de coacher toute sa vie. On a déjà évoqué, par exemple, le fait de le voir embrasser un jour un poste de manager général, notamment quand on montera en National 2. Je crois qu’Hakim avait des choses à régler avec le FCM : il avait déjà été écarté, il avait été coach de la réserve, de la Une, des U19 Nationaux… Il voulait prouver il avait un challenge personnel. Monter en National 3, c’était clairement une revanche pour lui, parce qu’il avait eu la sensation de manquer de moyens à l’époque. Mais je trouve que, dans ce schéma actuel, c’est un « plus » : quand je vois la difficulté de certains clubs où le président dit « Moi, je mets l’argent, donc je vais faire le recrutement » ! En fait, derrière, c’est le directeur sportif ou le coach qui doivent assumer les résultats d’une équipe qu’ils n’ont pas choisie, ça peut vite être le bordel. Hakim a connu ça par le passé avec un président qui s’immisçait dans le sportif, qui lui disait quel joueur il devait prendre : cela faisait des relations très compliquées.

Nous, l’avantage, c’est qu’on dissocie les deux. On a zéro débat là-dessus, on évite de parler du club à la maison. Hakim a l’expérience, il a été formé dans le foot, on lui fait confiance à 100 % là -dessus : on sait que quand il bataille pour avoir un joueur et que s’il se plante, il va le reconnaître, il est déçu de nous décevoir, on va l’accepter, on va l’accompagner. C’est fluide. Et on va essayer de trouver la solution derrière. Bien sûr, on veut être sur de ce qu’il souhaite, on ouvre des réflexions, c’est lui qui les clôture avec moi et avec tout le reste du comité. On arrive à recadrer, à échanger, pour ne pas refaire les erreurs. En fait, on apprend tous ensemble. Ce schéma marche super bien. Je pense la force du projet, c’est de se dire les choses, de savoir se remettre en question, de s’aider, d’être dans l’écoute. Et la force d’Hakim, c’est le recrutement, ce qu’il a mis en place, et il a une vision générale du club, pas seulement pour l’équipe de N3, qui est très soudée. Il veut que le projet réussisse. Il a aussi ce recul qui fait qu’il ne s’accrochera pas non plus à son poste si jamais les choses venaient à mal tourner. Ce n’est pas non plus lui qui décide de son salaire. Là, il est déjà dans la saison suivante, il a déjà des idées en tête de profil de joueurs.
- Texte : Anthony BOYER / X @BOYERANTHONY06 / mail : aboyer@13heuresfoot.fr
- Photos : 13HF et Thibaud Muller / @Zoom.byThib
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